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Portrait et entretien de professionnels

Témoignages de libraires francophones d'Amérique

avril 2020

L’Amérique du Sud est sur les talons de l’Europe en matière de COVID-19. Confinés depuis mi-mars, les Chiliens se préparent à un retour à la vie normale. Mais en l’absence d’aides gouvernementales, le redémarrage s’annonce difficile. À cela s’ajoute la dévaluation de la monnaie : moins 30% au Chili depuis le début de la crise, ce qui risque d’affecter d’autres pays du continent, explique Maryline Noël, directrice de la librairie Le Comptoir à Santiago et administratrice de l’Association internationale des libraires francophones (AILF) pour les Amériques.


Maryline Noël, Librairie Le Comptoir, Santiago du Chili : "S’il y a bien un métier où le contact humain et la proximité sont vitaux, c’est la librairie."

 

"Le Chili est entré en phase de confinement dès la mi-mars, avec des mesures différentes selon les communes. Nous sommes passés d’un confinement total avec une ou deux sorties autorisées par semaine à un plan de "reprise pour une nouvelle normalité" qui paraît prématuré à beaucoup.

 

Le commerce indépendant évolue dans un flou artistique, le redémarrage est au ralenti étant donné l’inexistence d’aides gouvernementales au Chili, où tout est privé. La situation est à peu près la même pour mes collègues du continent avec lesquels je reste en contact en ma qualité d’administratrice de l’Association internationale des libraires francophones (AILF) pour les Amériques. Personne n’a travaillé vraiment depuis mi-mars et la plupart des professionnels ne voient pas dans quelles conditions ils pourront reprendre.

 

Mes collègues sud-américains et nous-mêmes au Comptoir avons donc redoublé d’efforts sur les réseaux sociaux, les sites web quand ils existent et les contacts téléphoniques avec les clients. Nous sommes plusieurs à avoir lancé des jeux-concours, des quizz, etc. pour les enfants, afin de maintenir une image publique active. Quelques commandes ont été traitées à partir de notre stock, en pick-up ou livrées en vélo ou par coursier. Nous restons joignables en permanence par WhatsApp et effectuons des envois à domicile une fois par semaine, mais nos ventes restent très marginales.

 

Pire encore, notre collègue de la La libreria Francesa à Bogotá signale que des commandes scolaires, arrivées juste avant la fermeture des écoles, étaient à présent refusées par les établissements sans compensation, laissant la librairie avec une dette et un stock invendable. Nos collègues argentins de la librairie Las Mil y Una Hojas opèrent de plus en plus via la plateforme Mercadolibre, une grosse entreprise de type Ebay. Julieta Salgado de la Librairie Française à Mexico propose une permanence de deux fois quatre heures par semaine pour les retraits en librairie des livres commandés par les particuliers.

 

En ce qui concerne notre relation avec les distributeurs français, nous sommes restés en contact régulier avec nos responsables de compte et nos représentants, eux-mêmes confinés mais toujours à l’écoute. Certains distributeurs ont répondu au cas par cas à nos difficultés quand d’autres ont décidé unilatéralement de repousser les échéances en cours. Le contact permanent et les informations régulières centralisées par l’AILF ont été d’une aide précieuse en ces temps de confusion. Ces jours-ci, les catalogues de rentrée commencent à nous parvenir par mail.

 

La sortie de crise nous paraît loin, passer l’hiver semble être notre but à tous et nous n’imaginons pas voir le bout du tunnel avant septembre. Ici, juillet et août sont les mois les plus calmes en librairie. Les clients français voudront rentrer dans leur pays, encore plus cette année, et sans doute que beaucoup y resteront.

 

Nous nous préparons à trois problèmes majeurs :

- La trop lente reprise des importations : pour le moment, même si les distributeurs commencent à livrer très lentement, nos transitaires français sont à l’arrêt et les frontières restent fermées,

- Le coût du fret aérien : les quelques avions de fret qui arrivent facturent le kilo à 12 euros, ce qui est beaucoup plus cher que d’habitude,

- La dévaluation de notre monnaie : il nous est impossible d’augmenter nos prix dans une telle situation et le peso chilien a chuté de 30%, aggravant encore la dévaluation amorcée lors des événements sociaux d’octobre 2019, qui pourraient reprendre dès la fin du confinement.

 

Le degré d’optimisme ou de pessimisme varie selon les libraires mais nous avons tous l’intention de reprendre nos animations, clubs de lecture même à distance et autres activités, dès que possible. Quant au Comptoir, nous allons (encore une fois) devoir nous réinventer, car nos principales recettes proviennent de nos nombreux déplacements dans les écoles pour nos fameuses expos-ventes. Or, celles-ci ne sont pas prêtes à autoriser de nouveau ce genre d’activités à l’intérieur de leurs établissements.

 

Il y a aussi urgence à réfléchir à la question de l’offre numérique, proposée dans des librairies françaises à l’étranger. Alors que les grands opérateurs du net proposent la vente des ebooks sans frontières, il n’existe toujours pas d’offre claire et viable pour nos librairies. Même si cela ne pourra jamais remplacer la vente en librairie. S’il y a bien un métier où le contact humain et la proximité sont vitaux, c’est la librairie, surtout dans nos pays non-francophones où force est de constater que nos clients sont totalement dépendants du conseil du libraire."

 

Le Comptoir, Santiago du Chili

www.comptoir.cl

 

 

Sandrine Butteau, gérante de la librairie française Albertine à New York"Nous avons développé une nouvelle clientèle à distance pendant la crise."

 

New York est en confinement depuis le 23 mars. Depuis avril, les libraires effectuent leurs ventes à distance en livrant leurs clients directement depuis les entrepôts de distribution, explique Sandrine Butteau, gérante de la librairie française Albertine à New York. L’approvisionnement en livres français reste un de ses problèmes majeurs.

 

"Chez Albertine, nous continuons la vente à distance. Ma collègue Miriam et moi-même nous rendons en alternance deux fois par semaine dans la librairie pour faire les envois aux clients de livres que nous avons en stock. Notre site Internet de vente à distance ne répertoriant que les livres français et non pas les livres français traduits en américain nous ne vendons actuellement quasi exclusivement que des livres français. Nos deux rayons les plus porteurs pour la vente à distance restent les mêmes que d’habitude : la littérature française (que ce soient les nouveautés ou les classiques) et la jeunesse. Nous poursuivons notre book club mensuel, via la plateforme Zoom.

 

Notre approvisionnement en livres français est l’un de nos plus grands soucis en ce moment. Notre dernière livraison en provenance de Paris date du 18 mars. Donc beaucoup des commandes de nos clients ne peuvent pas être servies et nous leur expliquons qu'elles n’arriveront probablement pas avant fin mai/début juin. Nos distributeurs nous tiennent informées de l'évolution de la situation pour eux et nous obtenons des réponses lorsque nous avons des interrogations particulières. En ce qui concerne l'approvisionnement de livres en anglais, celui-ci fonctionne visiblement normalement.

 

Sinon, il est difficile de se projeter. Nous attendons de connaître la date effective du déconfinement à New York City, actuellement prévu pour le 15 mai, et ses modalités. Nous commençons à réfléchir aux dispositions qui devront être prises dans le magasin pour pouvoir exercer notre activité avec une sécurité maximale pour notre clientèle et nous-mêmes, incluant les distances de sécurité. Nous avons également de nouveaux clients qui ont découvert le service de vente à distance proposé par Albertine à l’occasion de l’épidémie, notamment des clients non-new yorkais. Par contre le programme de rencontres à Albertine, habituellement très dense, est complètement annulé au moins jusqu'à la rentrée de septembre et peut-être davantage."

 

Librairie Albertine, New York

www.albertine.com

 

 

Librairies francophones des Amériques (liste non exhaustive)

 


Propos recueillis par Pierre Myszkowski

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