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Portrait et entretien de professionnels

Des libraires d'Europe témoignent

avril 2020

N’ayant ni l’espace ni le personnel pour assurer le respect des règles de distanciation, la librairie française Le Temps retrouvé à Amsterdam est fermée. Pour limiter ses pertes, Pierre Bruneau et son équipe ont développé au maximum les commandes par Internet, courriel ou téléphone.


Pierre Bruneau, Librairie Le Temps retrouvé, Amsterdam : "Seule une aide financière nous permettrait de faire face durablement à la crise."

 

"Certaines grandes librairies néerlandaises restent ouvertes mais limitent le nombre de personnes autorisées à entrer ou vendent au travers d’un guichet donnant sur la rue, afin d’éviter d’accueillir les clients à l’intérieur des magasins. Scheltema, une très grande librairie néerlandaise d’Amsterdam, a lancé une campagne pour inciter les gens à aller acheter leurs livres dans les librairies indépendantes. Cette action vise à contrecarrer aux Pays-Bas la concurrence d’Amazon, qui a lancé sa plateforme de vente le 10 mars dernier, ainsi que celle d’autres plateformes comme bol.com ou la Fnac. À cet égard, il faut savoir qu’Amazon.nl vend les livres français à prix cassés, parfois inférieurs au prix en France.

 

Ma librairie étant assez petite, nous avons finalement pris la décision de fermer l’accès au public, n’ayant ni l’espace ni le personnel pour assurer le respect de la règle de distanciation à tout moment. Nous continuons toutefois nos activités en répondant aux commandes via Internet, par mail ou par téléphone et en proposant le retrait en magasin, l’envoi par la poste ou pour nos clients du centre d’Amsterdam, un service gratuit de livraison. Nous avons également décidé d’accorder une remise de 9% sur tous les achats, sauf ceux bénéficiant du service de livraison gratuit. Nos marges étant en moyenne de 30%, cette remise représente un effort financier important mais indispensable pour limiter la perte de chiffre d’affaires.

 

Concernant les approvisionnements, la Sodis/UD, Interforum et Hachette sont les seuls qui se sont engagés à assurer le traitement des commandes et la livraison. Cependant, nous n’avons reçu que deux livraisons en 17 jours. De façon générale nos interlocuteurs, tant éditeurs que distributeurs, témoignent de beaucoup de bonne volonté. Sur le plan financier, Sodis/UD, Interforum et Hachette suivent une politique commune : report de 60 jours des échéances de mars, avril et mai. Ceci est évidemment important mais ne fait que décaler le problème dans le temps...

 

La vraie question est celle de la perte de chiffre d’affaires. L’octroi d’une subvention permettrait effectivement de pallier tout ou partie des pertes mais nous devons avant toute chose essayer de maintenir notre chiffre a minima. Tant que la librairie est fermée, et même par la suite, c’est en développant au maximum les commandes que ce soit par Internet, courriel ou téléphone, que nous parviendrons à limiter nos pertes. Ajouté à la perte inévitable de chiffre d’affaires, seule une aide financière de l’État et/ou du CNL nous permettrait de faire face durablement à cette crise. S’agissant des aides procurées par l’État néerlandais, nous allons bénéficier d’un report des charges sociales. Nous pourrions, en théorie, recevoir également une aide correspondant à un pourcentage, dont le taux est proportionnel à la perte de chiffre d’affaires et appliqué à 90% de notre charge salariale. Cependant les conditions d’octroi de cette aide sont assez restrictives et il n’est pas certain que nous puissions en bénéficier.

 

Comment savoir quand et dans quel état nous sortirons de cette crise sans précédent ? Tout dépend de la date de sortie du confinement en France, du traitement de nos commandes et leur livraison par les éditeurs. Il faut aussi attendre de connaître la date à laquelle les règles de contraintes sanitaires seront levées aux Pays-Bas pour savoir quand nous réouvrirons la librairie."

 

Le Temps retrouvé, Amsterdam

www.letempsretrouve.nl

 

 

Patrick Suel, Librairie Zadig, Berlin : "Cette crise rend nécessaire une nouvelle donne entre éditeurs et libraires de l’export."

 

À Berlin la librairie faisant partie des commerces autorisés à rester ouverts, la librairie Zadig continue son activité. Les clients sont pour l’heure toujours au rendez-vous, mais tout l’enjeu est de pouvoir maintenir une offre diversifiée et de qualité, comme le souligne Patrick Suel, fondateur de la librairie.

 

"Par une ordonnance du 17 mars 2020 du Sénat de Berlin, les commerces de détail de livres sont parmi quelques autres autorisés à rester ouverts, sous réserve de respecter les règles d’hygiène et de distanciation requises. Nous avons pris nos dispositions immédiatement : distribution de gants de protection en caisse, nettoyage régulier des poignées de porte et comptoirs avec un désinfectant. Possibilité de règlement et retrait des commandes à la porte, en utilisant si nécessaire le terminal de carte bancaire mobile dont nous disposons. À noter que l’espace de notre librairie étant assez large, les clients n’ont pas de mal à respecter la distanciation.

 

Les commandes en ligne sont plus nombreuses, et la poste allemande fonctionnant bien, nous déposons quotidiennement des colis au bureau le plus proche, pour expédition sur Berlin et dans d’autres villes allemandes. Le conseil téléphonique a tendance à s’accroître et nous avons communiqué de façon suivie sur Facebook et sur la page d’accueil de notre site Internet de manière à informer en temps réel des possibilités de commande et des disponibilités du stock en magasin. Le portail de livre numérique a été mis en avant aussi, en coordination avec notre agrégateur ePagine, mais sans basculement notoire jusqu’ici. Les clients du tout Berlin se renseignent plutôt sur les possibilités d’approvisionnement que nous offrons, nos concurrents pour le livre français étant tous fermés.

 

Au sujet des approvisionnements, nous attendons toujours des commandes passées à la SODIS depuis le 13 mars mais que nous n’avons toujours pas. En revanche, du côté d’Union-Distribution j’ai pu obtenir deux réassorts, pris en charge et livrés en cinq jours. Le groupe Hachette travaille lentement mais assure le suivi et quelques cartons nous sont parvenus. Interforum nous a livré ce jour après une rétention assez longue d’un réassort qui a suscité plusieurs échanges. Harmonia Mundi nous a fait parvenir un seul et unique réassort, en nous annonçant que c’était le dernier jusqu’à nouvel ordre... Les Belles Lettres opèrent des enlèvements hebdomadaires a priori, mais le dernier en date a dû être anticipé à leur demande avec changement de transporteur. Aucun autre distributeur ne travaille actuellement pour nous.

 

Dès l’annonce de l’état d’urgence sanitaire en France et en Allemagne, j’ai en même temps entrepris la relance des services de recouvrement de manière à faire repousser toutes nos échéances au mois de septembre, et le siège des plateformes de distribution pour obtenir des garanties de réassort. Les interlocuteurs auxquels nous avions affaire en temps normal semblent anxieux, voire peu informés des possibilités offertes par leur propre chaîne logistique. Ce flottement est préjudiciable à notre secteur d’activité s’il dure trop.

 

Nous nous organisons en ce moment même pour remplacer des références de notre fonds de classiques qui ne peuvent pas être servis, en changeant d’édition donc de distributeur s’il le faut. À cela s’ajoute la difficulté de défendre une offre éditoriale qui nous tient à cœur sachant que certains catalogues ne sont pas servis actuellement. Notre situation économique est liée à tout cela : appelés à bénéficier dans un terme très proche d’aides publiques de relance locale, nous ne savons pas quelles seront les possibilités en termes de réapprovisionnement. Diversité éditoriale et réseau de libraires de qualité sont des points essentiels de la charte des libraires francophones. À moins que le numérique ne décolle, on voit mal comment notre secteur économique peut relever la tête dans un avenir proche. Les groupes d’édition doivent refonder leur relation aux libraires de l’export pour une nouvelle donne."

 

Zadig, Berlin

www.zadigbuchhandlung.de

 

 

Isabelle Lemarchand, Librairie La Page, Londres : "Nous comptons avec beaucoup d’espoir sur les mesures de soutien."

 

Pas de confinement total à Londres non plus. La librairie francophone La Page reste donc ouverte. "Nous réalisons à quel point le livre est essentiel", témoigne sa gérante Isabelle Lemarchand non sans rappeler qu’il est impossible de payer les échéances des prochains mois avec un chiffre d’affaires fortement impacté par la crise.

 

"À la librairie, ceux qui devaient prendre des transports en commun ne viennent plus ; nous sommes plusieurs à venir travailler à pied ou à vélo, donc sans risque. Tous les après-midis, nous répondons au téléphone aux clients qui souhaitent des conseils et pour qui nous postons des livres. Nous gérons les achats en ligne et nous faisons quelques livraisons à vélo. Bien sûr, cela demande beaucoup d’énergie mais le résultat est là : les gens sont assoiffés de lecture pendant ce temps de lockdown. Les clients sont extrêmement reconnaissants que l’on reste ouvert, ils ont besoin de garder le rythme de la vie normale, tant pour le travail scolaire qui continue depuis chez eux que pour le plaisir de lire, le divertissement des enfants, l’apprentissage du français pour les non francophones… Nous réalisons à quel point le livre est essentiel et la librairie est un lieu central pour la ville.

 

Tout ceci est possible parce que le Royaume-Uni gère la crise de façon assez libérale : pas d’obligation d’arrêter le business, la poste et les transports en commun fonctionnent avec un service minimum. Toutefois, la situation va sans doute se retourner dans quelques jours avec la progression de l’épidémie. Finalement notre plus gros souci est lié aux livraisons que nous ne recevons plus des distributeurs français qui sont surchargés et qui fonctionnent au ralenti en raison du sous-effectif.

 

Bien entendu, cette situation de "on n’est pas mort, on bouge encore" est encourageante mais elle n’assure pas du tout notre survie en termes de chiffre d’affaires. Nous verrons dans quelques semaines quelles conséquences aura cette crise au niveau social et économique. Pour le moment, c’est le cri d’alarme, lancé par des libraires francophones d’Europe sur la situation actuelle, qui doit nous interpeler. Il est impossible de payer les échéances des prochains mois avec un chiffre d'affaires qui est souvent à l’arrêt là où il faut encore assurer sa survie, et payer les charges, les taxes, et les fournisseurs. L’Association Internationale des Libraires Francophones a de son côté répondu à l’appel du CNL et fait part de ses propositions. Il se pourrait bien que les contours de la librairie francophone dans le monde soient sévèrement modifiés au terme de l’épidémie. Nous comptons donc avec beaucoup d’espoir et de confiance sur les mesures de soutien tant des pouvoirs publics que de la part des éditeurs français."

 

Librairie La Page, Londres

www.librairielapage.com

 

 

Librairies francophones d'Europe (liste non exhaustive)

Les librairies francophones en Europe sont presque toutes fermées.

Certaines sont cependant partiellement ouvertes (horaires aménagés) et d’autres maintiennent un service de commandes en ligne en assurant la livraison.

 


Propos recueillis par Pierre Myszkowski, en collaboration avec l’AILF

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