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Portrait et entretien de professionnels

Témoignages de trois professionnels aux États-Unis

avril 2020

Aux États-Unis, non seulement les circuits commerciaux sont touchés par la pandémie, avec des conséquences dramatiques pour les librairies et les petites maisons d’édition, mais également tout le secteur culturel. Car beaucoup d’institutions dépendent du mécénat de fondations ou d’entreprises, elles-mêmes en difficulté. Il est à craindre que bien des acteurs ne se relèvent pas ou soient durablement affaiblis, estime Thibault Lacarrière, responsable du Bureau du livre de l'ambassade de France à New York.


Thibault Lacarrière, responsable du Bureau du livre à New York : "Nous engageons une réflexion de fond sur l’action du Service culturel."

 

"Dans les premières semaines qui ont suivi l’apparition de la pandémie, nous avons annulé les projets publics prévus au printemps, puis pris la douloureuse décision d’étendre ces annulations à l’automne. Mais il est essentiel de ne pas disparaître en cette période difficile et nous continuons à promouvoir le livre français. C’est le sens de notre action dans deux directions prioritaires. Vers le public d’abord, dont le confinement s’accompagne d’une disponibilité accrue pour notre offre culturelle. Nous continuons notre travail d’information et de promotion par nos newsletters et réseaux sociaux, que nous complétons désormais d’un travail d’agrégation d’offres culturelles en ligne touchant aux livres francophones. Puis vers les professionnels américains, frappés de plein fouet par les conséquences de la pandémie et qui ont désespérément besoin de soutien, en particulier les petites structures indépendantes qui font beaucoup pour la publication et la commercialisation de titres en traduction. Nous avons avancé nos programmes de bourses en cours et essayons de soutenir un maximum de titres pour les aider au moment où les difficultés sont les plus graves.

 

Nous avons réorienté notre activité sur l’aide aux professionnels, en travaillant à des ressources telles qu’un registre de traducteurs du français vers l’anglais que nous mettrons prochainement en ligne sur notre site ou un recensement des publications de titres en cours de traduction du français, pour savoir quels titres ont été repoussés.

 

Dès le début du confinement, nous avons commencé à agréger une offre en ligne de qualité et proposé à nos contacts américains des parcours thématiques pour les guider. Nous publions à échéance régulière des listes de ressources variées – livres numériques, podcasts, interviews… – sur des thèmes tels que le voyage ou l’écologie. Nous travaillons actuellement à une liste thématique en l’honneur de l’année de la bande dessinée.

 

En parallèle nous réfléchissons à la production de contenus numériques originaux pour des projets qui s’y prêtent particulièrement. Pour notre prix littéraire, le prix Albertine, qui couronne pour l’année écoulée le titre préféré du public américain publié aux États-Unis et traduit du français, nous comptons faire des vidéos avec les cinq auteurs finalistes.

 

S’il est aujourd’hui trop tôt pour esquisser les contours de l’après-Covid-19, je vois cependant deux tendances émerger, qui semblent contraires mais sont en réalité complémentaires. Il s’agit d’une part du développement accru du numérique pour l’accès à la culture, et de la nécessité de proposer une offre pertinente sur les nouveaux canaux qui permettent de toucher le plus grand nombre. Et d’autre part d’un besoin, que nous ressentons tous actuellement, de présence physique. La confiance mettra du temps à revenir, mais je suis convaincu que l’avenir passe également par plus de rencontres, de contacts, et que la mission historique du Service culturel est plus que jamais essentielle. Nous profitons de cette période pour engager une réflexion de fond sur l’action du Service culturel – ses leviers, ses priorités – pour s’adapter au mieux à l'après-crise, quel qu’elle soit."

 

 

Alice Tassel, directrice de la French Publishers' Agency à New York : "Si l’activité de nos clients français ralentit, de facto la nôtre aussi."

 

Avec plus de 250 000 personnes infectées, l’État de New York est devenu l’épicentre du COVID-19 aux États-Unis. Les mesures de confinement à New York City, comparables à celles prises en France, sont respectées par la population, rapporte Alice Tassel, directrice de la French Publishers' Agency dont l’activité est liée à la crise en France. Mis à part le "Coronavirus Aid, Relief, and Economic Security" qui vient en aide aux petites structures, aucun soutien n’est prévu pour l’édition.

 

"Sans ministère de la Culture, les aides ne pourront venir que du secteur privé. Beaucoup d’initiatives ont vu le jour pour soutenir les librairies indépendantes, qui ont monté elles-mêmes des campagnes de crowdfunding

 

Notre activité à l’agence est évidement liée à la situation en France, car notre charge de travail dépend notamment du matériel envoyé par les éditeurs que nous représentons. Si leur activité est ralentie, la nôtre l’est de facto aussi. Mais nous continuons notre prospection. Nous venons de terminer la lecture des quatre-vingt manuscrits reçus suite au déplacement en février en France de mon ancienne collègue Marine Gheeraert. Nous avons déjà retenu dix titres. Nous recevons les newsletters des éditeurs français qui nous permettent d’être au courant de la production, même si certains se focalisent plus sur des ouvrages de fonds que sur les nouveautés. Nous sommes aussi sur la liste des agents et scouts de certains éditeurs, ce qui nous donne également accès à du matériel de prospection. En revanche, nous ne recevons aucune nouveauté en provenance de maisons qui ont cessé ou réduit leur activité.

 

Nous avions bien commencé l’année avec six contrats réalisés entre janvier et mi-mars. Nous continuons à soumettre les titres et à faire des relances et nous recevons des réponses à nos soumissions, l'activité du côté des éditeurs américains ayant repris un bon rythme. Pourtant, même s’ils sont intéressés par un titre, c’est plus difficile d’aller au terme de la négociation en raison de la chute des ventes et de l’incertitude sur les résultats en fin d’année. Des problèmes qui s’ajoutent aux difficultés habituelles quant aux coûts de traduction.

 

En ce moment, les lecteurs américains se ruent sur des titres en lien avec l’actualité. En essai, The Great Influenza de John Barry, un ouvrage sur la grippe espagnole publié en 2004, est numéro un des ventes poche depuis cinq semaines. Et Sapiens de Yuval Noah Harari, publié en 2015, se place en deuxième position."

 

 

Jon Graham, éditeur chez Inner Traditions, Rochester (Vermont) : "Amazon a retardé les expéditions de livres, source de revenus dont tous les éditeurs dépendent."

 

Jon Graham est éditeur chez Inner Traditions, une maison indépendante spécialisée dans les domaines santé et spiritualité, située dans le Vermont. Contrairement aux grandes villes où le virus fait des ravages, la situation est relativement stable dans cet État du nord-est américain. "Abandonnée" par les livraisons Amazon, la maison a subi d’importantes pertes, ce qui n’empêche pas l’éditeur de rester optimiste. 

 

"Comme les États-Unis ont pris une constellation de mesures très différentes, je vais limiter mes réponses à l’État du Vermont où le gouverneur s’est montré particulièrement réactif et a rapidement mis en place des mesures de confinement. Cela semble fonctionner, car le nombre de nouveaux cas paraît stable et le nombre de décès probables a été revu à la baisse. Les hôpitaux n’ont pas encore atteint les limites de leur capacité, mais toutes les autres interventions médicales ont été reportées, mis à part les cas d’urgence.

 

En tant qu’éditeur, nous avons non seulement perdu les ventes en librairie, mais également celles réalisées par Amazon qui a retardé les envois de livres et autres produits considérés comme non-essentiels. Or nous dépendons de cette source de revenus, comme tous les éditeurs dans ce pays. Quelques points de vente et vendeurs en ligne ont malgré tout un peu récupéré le marché laissé à l’abandon par Amazon. Les ventes en ligne de notre maison d’édition se sont nettement améliorées, même si les ventes globales ont baissé de manière significative par rapport à celles de janvier et février.

 

Le gouvernement fédéral a mis à la disposition des petites entreprises des prêts et des subventions – l’État du New Jersey a autorisé l’entrepôt où nos livres sont distribués à rester ouvert comme s’il était un service essentiel. La majorité de nos employés est en télétravail et une équipe réduite se rend au bureau à temps partiel afin de faciliter le transfert de documents ou les communications. Nous avons travaillé avec quelques distributeurs pour expédier les livres que nous vendons directement aux clients, de manière à maintenir le développement de cette partie du marché, pendant que les autres départements restent inactifs.

 

Nous continuons d’acquérir de nouveaux ouvrages pour le futur ; nous effectuerons peut-être des tirages plus faibles pendant quelques mois jusqu’à ce que l’économie reprenne. Les livres qui se vendaient bien jusqu’à présent continuent de figurer dans les meilleures ventes, notamment les titres dans les domaines de la santé et de la spiritualité. Nous allons poursuivre notre travail. Nous allons nous adapter au fur et à mesure que la situation s’améliore, car elle va forcément s’améliorer. Il y a beaucoup de facteurs externes que nous ne pouvons pas contrôler, mais nous nous efforçons de renforcer certains créneaux – comme la vente directe – qui ne dépendent pas de structures extérieures."


Propos recueillis par Katja Petrovic
Traduction des propos de Jon Graham par Juline Monnier-Sourdot

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