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Compte rendu

Une trentaine d’éditeurs de bande dessinée néerlandais, flamands et français réunis à Amsterdam

décembre 2022

8 et 9 décembre

Après plusieurs reports en raison de la pandémie, le BIEF, l’Institut français des Pays-Bas et l’ambassade de France en Belgique ont organisé les premières rencontres entre éditeurs de bande dessinée venus de ces trois pays. Entre le Salon du livre de Francfort et le Festival d’Angoulême, le moment s’est révélé propice pour échanger de manière posée et approfondie.


Si la bande dessinée en France connaît une croissance exceptionnelle, encore plus depuis la crise sanitaire, notamment dopée par les chiffres du manga, ce secteur reste plus confidentiel aux Pays-Bas. À tel point que la BD n’est pas recensée dans les bestsellers et qu’il est difficile d’avoir des chiffres dans ce domaine, comme l’a souligné Toon Dohmen, journaliste et traducteur néerlandais au début de sa présentation du marché du livre aux Pays-Bas et en Flandre. Nicolas Roche, directeur du BIEF, a simultanément présenté les données pour la France, pour offrir une vision d’ensemble des trois marchés à la fois très proches et très différents. Avec un chiffre d’affaires global de 647 millions d’euros aux Pays-Bas et de 166 millions d’euros en Flandre en 2021, ces deux marchés réunis sont plus petits que celui de la France qui représente plus de 3 milliards d’euros.


Visite de la librairie indépendante Lambiek à Amsterdam 


Un marché commun


Puisqu'ils partagent une langue commune, la Flandre et les Pays-Bas ont un marché du livre commun, avec un lectorat néerlandophone de 24 millions de personnes. Qu'ils soient publiés par des éditeurs flamands ou néerlandais, les livres sont généralement distribués sur les deux marchés. Les auteurs flamands sont parfois publiés par des éditeurs néerlandais et vice versa. Il existe également quelques grands groupes d'édition néerlandais-flamands. Les éditeurs néerlandais exportent pour une grande part leur production vers la Belgique, et beaucoup ont des filiales dans ce pays.


Ce marché commun dispose d’un système de distribution partagé : la Centraal Boekhuis ("maison centrale du livre"). Fondée par des libraires et des éditeurs, elle gère et sert toutes les commandes des libraires générales pour l’ensemble des éditeurs néerlandais et flamands. Un système très efficace mais dont ne profite pas la bande dessinée : aux Pays-Bas, la grande majorité des éditeurs et des libraires spécialisés en bandes dessinées ne sont pas membres de la Centraal Boekhuis et passent par des distributeurs spécialisés BD dont les deux principaux, Strips in Voorraad et Van Ditmar, cesseront leur activité en 2023. Reste encore le distributeur spécialisé de BD Pinceel en Belgique. La situation est très tendue et présente un grand défi pour la profession qu’éditeurs belges et néerlandais envisagent d’affronter ensemble et dont ils ont beaucoup discuté lors de ces rencontres à Amsterdam. 


Rendez-vous B to B dans la Bibliothèque municipale d'Amsterdam


Si les éditeurs et les marchés néerlandais et belges sont proches, on relève néanmoins quelques différences : contrairement à la Flandre où le prix fixe du livre a été adopté en 2017, il est limité à 12 mois aux Pays-Bas. La vente de BD s’y fait quasi exclusivement en librairie, avec quatre grandes chaînes générales possédant de grands rayons de BD et des librairies spécialisées dont le nombre a drastiquement chuté, passant de cent à une trentaine ces dernières années. La vente en grandes surfaces spécialisées ou alimentaires n’existe pas (contrairement à la Belgique). 


Autre particularité du marché néerlandais : l’explosion des livres en langue anglaise. En 2021, un livre sur six vendu était en anglais ; en jeunesse le nombre d'exemplaires vendus en langue anglaise a doublé entre 2017 et 2021, une accélération qui impacte les échanges de droits. 


En France, le néerlandais est la sixième langue de cession, avec 5 % des ventes de droits. En 2021 la France a vendu 450 titres aux éditeurs néerlandais dont 221 bandes dessinées, un chiffre relativement stable ces trois dernières années. Le nombre de titres vendus à des éditeurs flamands (Belgique/Flandre) s’élève à 302 dont 230 BD en 2021. De leur côté, les éditeurs néerlandophones (Pays-Bas et Flandre) ont vendu 125 titres à des éditeurs français en 2021, légèrement plus qu’avant la pandémie avec 118 titres cédés en 2019.


Autre élément important : les aides et subventions dans le domaine du livre, et plus spécialement pour la bande dessinée. Aux Pays-Bas, le Letterenfonds subventionne les traductions d’œuvres néerlandaises, y compris les romans graphiques. Pour la Flandre, le Flanders Literature,  présenté par Arman Erdil lors des rencontres, offre des subventions aux éditeurs de langue étrangère pour la traduction d'œuvres littéraires écrites ou illustrées (y compris la BD) par des résidents de Belgique néerlandophone. L'œuvre doit avoir été publiée à l'origine en néerlandais par une maison d'édition flamande ou néerlandaise et les aides peuvent couvrir de 60 à 100 % des honoraires du traducteur. 


Pour compléter ces informations, Nicolas Finet, entre autres éditeur pour Rue de l'échiquier et Petit à Petit a présenté l’évolution et les tendances actuelles de la bande dessinée en France. Une première journée professionnelle très riche qui s’est achevée par la visite de l’impressionnante collection multilingue Descartes de l’OBA, la bibliothèque municipale d’Amsterdam, et de quatre librairies générales et spécialisées BD à Amsterdam ainsi que de la librairie française Le Temps retrouvé.


De nouveaux contacts lors des rendez-vous B to B


"J’ai été surprise de voir autant de petites librairies à Amsterdam étant donné qu’il n’existe pas de vrai prix unique du livre aux Pays-Bas. J’ai l’impression qu’ils sont paradoxalement moins pris par ce côté supermarché du livre comme on a chez nous avec la vente en grande surface", s’étonne Sophie Caillat, directrice des Éditions du Faubourg, qui a découvert lors des rendez-vous B to B du vendredi 9 décembre, "un petit livret en néerlandais sur le burn-out, très original, dans la veine très atypique du collage et du petit note book, c’est un sujet universel qui peut m’intéresser."


De son côté Sylvain Coissard, agent entre autres pour Gallimard BD, Sarbacane BD, Rue de l’échiquier BD et La Pastèque, a vendu un titre à un éditeur néerlandais qu’il n’avait pas vu depuis la pandémie : "Il a eu un véritable coup de cœur, ce qui est rare dans le contexte actuel où tout le monde fait attention aux coûts d’impression et de papier et dans lequel nous essayons d’adapter l’offre à une demande habituellement beaucoup plus réfléchie."


Pour l’éditrice néerlandaise Chris Mokken, venue accompagnée de son mari avec qui elle a fondé les éditions Scratch Books à Amsterdam en 2014, ces rencontres ont également réservé quelques bonnes surprises : "J’ai découvert au moins trois livres pour lesquels je vais faire des offres. C’est également toujours intéressant de voir comment fonctionne le marché en France, notamment au niveau de la diffusion-distribution. Face à la diminution des librairies spécialisées en BD chez nous, nous essayons de convaincre les libraires générales de vendre nos livres, pour toucher un public plus large, mais souvent ils ne connaissent pas bien la bande dessinée. Pour les convaincre, nous leur proposons un droit de retour (inexistant aux Pays-Bas), au moins pour les premières commandes et cela a l’air de fonctionner."


C’est aussi une bonne idée pour Dieter van Tilburgh, éditeur chez Daedalus, spécialisé en fantasy, science-fiction et histoire, avec 120 titres publiés par an, une des plus importantes maisons d’édition en Flandre. "Nous demandons aux libraires générales de ranger nos BD sur l’histoire avec les autres livres d’histoire, idem pour les graphic novels avec la littérature, pour qu’ils aient plus de visibilité." Comme pour nombre de ses collègues belges et néerlandais, les rencontres à Amsterdam lui ont aussi donné l’occasion de connaître de nouveaux éditeurs comme Bayard, Albin Michel ou Rue de l’échiquier. 


Entre Francfort et Angoulême, les participants se sont réjouis de ce séjour à Amsterdam, où ils ont pu échanger de manière plus calme et plus personnelle. Certains éditeurs néerlandais et flamands ont indiqué qu'ils n'iraient pas à Francfort ces prochaines années, et que l'organisation de nouvelles rencontres bande dessinée franco-néerlandaises serait une riche idée. 


Katja Petrovic et Anne Riottot