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Portrait et entretien de professionnels

La librairie francophone en Afrique

mai 2020

Pendant le confinement, le BIEF a proposé un tour d’horizon des professionnels dans le monde et des moyens mis en œuvre pour maintenir leur activité. Une nouvelle phase ayant commencé avec le déconfinement, cette série se poursuit par un entretien avec Philippe Goffe, président de l’Association internationale des libraires francophones (AILF) et trois témoignages venant d’Afrique qui semble avoir mieux résisté que prévu au COVID-19. Pour autant, le secteur du livre en Afrique subsaharienne est gravement impacté par la crise, comme en témoigne Brahima Soro, directeur de l’emblématique Librairie de France à Abidjan.


Brahima Soro, responsable des achats à la Librairie de France à Abidjan : "Notre chiffre d'affaires a chuté de plus de 55 % pendant les trois derniers mois et de presque 60 % par rapport à notre objectif pour 2020."


"Depuis deux mois, nos gouvernants ont pris des mesures préventives qui ont contraint la population à subir la fermeture des écoles, collèges, lycées et universités ainsi que des frontières. Il n’y avait donc plus de vols commerciaux ou autre trafic terrestre et maritime. Cela a engendré une véritable désertion de nos librairies et a fait chuter notre chiffre d’affaires de plus de 55% sur les trois derniers mois et de presque 60% par rapport à notre objectif pour 2020.


Notre direction a ainsi procédé à la fermeture de notre point de vente à l’aéroport d’Abidjan, à la mise au chômage technique de près de 45 % du personnel, et à la mise au chômage partiel de tous les cadres qui, pendant cette période, ne touchent que 50% de leur salaire. Les horaires de travail ont été adaptés en fonction du couvre-feu instauré fin mars. 


Si la fréquentation de nos points de vente a été catastrophique, nous avons une offre de vente en ligne avec un système de livraison à domicile qui a connu une embellie mais qui n’est pas suffisante pour combler les pertes des ventes en magasin.


Pour les approvisionnements, de fait, nous ne pouvons plus faire de réassort, notamment en France. Au niveau local, c’est la même situation car nos fournisseurs locaux ont également pris des mesures de réduction du personnel. Cela a considérablement rallongé les délais de livraison.


Nos gouvernants ont annoncé des mesures de soutien mais en réalité, cette annonce n’est pas suivie par une mise en place opérationnelle effective. Et puis les familles, qui ont été lourdement éprouvées par la perte de pouvoir d’achat, mettront du temps à revenir en librairie car en Côte d’Ivoire, le livre n’est pas un besoin de première nécessité. Nous pensons que l’année 2020 sera globalement une année très difficile avec quelques dépôts de bilan chez de nombreux petits libraires et éditeurs. Les sociétés de taille plus importante devront prendre des décisions essentielles pour se réadapter au nouveau contexte du marché."


Librairie de France, Abidjan

www.librairiedefrance.net

 


Philippe Goffe, président de l'Association internationale des libraires francophones (AILF) : "On n'est pas loin de la catastrophe pour de nombreux libraires francophones."

 

 

Philippe Goffe est président de l’AILF qui, en partenariat avec le BIEF, a recensé tout au long de cette crise des informations et des témoignages sur l’état de la librairie francophone. 

Dans cet entretien, il revient sur la situation de la librairie francophone en Afrique et plus globalement dans le monde.




BIEF : Philippe Goffe, quel regard portez-vous sur la situation de la librairie francophone depuis la crise du COVID-19 en Afrique et dans le monde ? 


Philippe Goffe : Si le continent africain semble moins touché que le reste du monde par la pandémie (selon les chiffres officiels, à ce jour on parlait d’environ 3 500 décès, et pour les infections d’un peu plus de 111 000), son impact réel est lié aux conditions sanitaires (l’OMS parle de bombe à retardement) et économiques : et là on n’est pas loin de la catastrophe pour de nombreux libraires, confrontés à des mesures parfois très strictes de fermetures partielles ou totales, de chômage peu ou pas du tout rémunéré, et à un manque quasi total d’accompagnement par les pouvoirs publics. La situation est très sombre. Inutile de dire que cette situation n’est pas réservée à l’Afrique. L’Amérique latine n’est pas épargnée. C'est le nouvel épicentre de l’épidémie alors qu’arrive l’hiver, et donc un nouveau confinement. Mais il ne faut oublier personne, l’AILF est présente dans 60 pays, en Europe, en Asie, en Afrique, aux Amériques, dans la zone Océan indien. Tout le monde est touché, et toutes les librairies sont en souffrance. 


BIEF : De quelle manière l’AILF s’est-elle mobilisée pour rendre compte de cette situation et en quoi le partenariat avec le BIEF était-il utile ? 


Philippe Goffe : La première démarche de l’AILF a été de faire écho à la situation des libraires francophones, donc de faire remonter des informations et de les rendre visibles. C’est un énorme travail, et en ce sens l’association avec le BIEF, partenaire de toujours et qui dispose également de nombreux relais dans le réseau des librairies, a été assez géniale. Ensemble nous avons assuré une veille quotidienne, et les recensions qui en sont issues nous ont permis d’alerter les éditeurs, les pouvoirs publics, et le public tout court. La librairie francophone est un peu l’angle mort de notre profession, et sans prise de parole de sa part on a vite tendance à l’oublier. 


Au centre, Philippe Goffe (en rouge) avec quelques libraires 

francophones lors du dernier séminaire des libraires francophones 

à Paris  en juin 2019 - © BIEF


BIEF : Que pensez-vous du plan d’aide destiné aux libraires francophones, proposé par le Centre national du livre ? 500 000 euros, est-ce que cela vous semble suffisant pour répondre à la gravité de la situation ?


Philippe Goffe : Le ministère français de la Culture et le CNL ont très vite saisi l’importance d’inclure les librairies francophones dans les dispositifs d’aides mis en place. Avoir récolté 10% de la somme totale est remarquable. Aucune autre aide ne s’est manifestée, alors que notre réseau est international, qu’il représente la francophonie, et que ses membres participent à la vie économique et culturelle des pays où ils sont implantés. Cette aide, et nous l’avions souhaité, a consisté en apports directs aux libraires d’un peu de trésorerie pour les aider à traverser cette période de confinement et de fermeture qui a généré pertes d’exploitation et impossibilité d’assurer les frais fixes que connaît toute entreprise. Mais bien sûr ces aides restent insuffisantes pour de nombreuses librairies. Elles ne disposent d’aucun autre filet de sécurité et beaucoup, dont celles qui vivaient déjà avec des trésoreries fragiles ou des soucis d’assurance-crédit, s’interrogent tout simplement sur leurs chances de survie. Et il s’agit parfois d’établissements emblématiques du réseau des libraires francophones.


BIEF : À votre avis que peuvent attendre les libraires francophones de la mobilisation des éditeurs français ?


Philippe Goffe : Disons d’abord que cette crise ne fait que rendre plus criants les problèmes structurels qui handicapent les libraires francophones. On les connaît : délais et coût des approvisionnements, prix export, pieds de facture, absence d’usages commerciaux, collaboration irrégulière avec les institutions locales à l’étranger, concurrence des plateformes multinationales de vente en ligne. À cela s’ajoute localement l’absence d’encadrement du marché du livre, ou même la dévaluation de la monnaie locale. 

Mais c’est aussi des éditeurs que dépendra l’avenir des librairies, ils ont une partie des clés en main. En accordant des délais de paiement prolongés et des conditions commerciales améliorées, en évitant de surfacturer par des frais annexes, en travaillant dès aujourd’hui à la préparation de la rentrée scolaire, vitale pour la plupart, en considérant donc l’importance de ces librairies dans la diffusion du livre à l’étranger, et en contribuant tout simplement à leur survie. Nous sommes bien conscients que toutes les librairies de la planète ne sont pas identiques et que les mesures de soutien doivent être adaptées aux particularités des unes et des autres, en fonction des régions et des clientèles. Mais il y a là un vrai chantier, et nous souhaitons qu’un dialogue s’installe. Et enfin, appelons à la solidarité de chacun, et des lecteurs. Si mobilisation il doit y avoir, c’est aussi celle des clients, et notamment des clients institutionnels et des collectivités. Il y a des budgets. Les injecter dans le circuit en commençant par les librairies locales, c’est la meilleure manière de faire vivre la chaîne du livre. 


Plus d'informations sur la librairie francophone sur le site de l'AILF.


  

Librairies francophones (liste non exhaustive)
d'Afrique subsaharienne


et de l'Océan indien

  • Madagascar, Antananarivo > Librairie Mille feuilles
  • Maurice, Port-Louis > L’Atelier littéraire
  • Comores, Moroni > Au Paradis des livres
  • Djibouti > Librairie Victor Hugo

Propos recueillis par Katja Petrovic et Pierre Myszkowski