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Portrait et entretien de professionnels

"Tout change lorsqu’on traverse une frontière", entretien avec la traductrice Claudia Hamm

janvier 2020

Le programme Goldschmidt pour jeunes traducteurs littéraires suisses, allemands et français vient de démarrer à Francfort. Devenu une référence, il fête ses 20 ans cette année. L’occasion de publier une série d’interviews avec d’anciens participants et participantes, tels Claudia Hamm, traductrice d’Emmanuel Carrère en Allemagne. À partir de 2020, elle animera l’atelier de traduction du français vers l’allemand dans le cadre du programme.


Claudia Hamm, née en 1969 à Iéna en Thuringe, a été expulsée de RDA avec sa famille en 1983. Après des études de philosophie et de langues germaniques, elle a travaillé en tant que metteuse en scène et dramaturge, notamment au Burgtheater de Vienne, au Theater Luzern, aux Sophiensaele Berlin, ainsi que dans de nombreux théâtres et festivals en France et en Italie avec sa compagnie 15febbraio. Elle a participé au programme Goldschmidt en 2007. Depuis, elle a traduit, entre autres auteurs, Édouard Levé, Mathias Énard, Nathalie Quintane, Ivan Jablonka et Emmanuel Carrère. Sa traduction du récit Le Royaume a été nominée pour le prix de la traduction du Salon du livre de Leipzig, et elle a obtenu, pour l’ensemble de sa carrière, le prix du Kulturbund der deutschen Wirtschaft en 2016.

 

BIEF : Claudia, tu as participé au programme Goldschmidt il y a plus de dix ans. Quels sont tes souvenirs ?

 

Claudia Hamm : J’avais postulé avec un livre de Maryline Desbiolles que j’estime encore être un grand livre, C’est pourtant pas la guerre, un récit construit à partir de conversations menées avec les habitants d’un quartier de la banlieue niçoise. Malheureusement, je n’ai pas trouvé d’éditeur allemand pour ce texte. Il a eu de très bonnes critiques en France, il porte un regard humain, poétique et nouveau sur la banlieue, mais il ne s’est vendu qu’à 3 000 exemplaires. J’ai eu plus de chance avec un autre auteur, Emmanuel Carrère, que j’avais découvert grâce à un comédien italien qui avait apporté D’autres vies que la mienne aux répétitions d’une pièce que nous étions en train de créer. J’ai tout de suite été fascinée par la manière dont Carrère utilise le récit à la première personne. Je voulais absolument faire quelque chose au théâtre avec cette perspective du "messager" qui lui permet d’intéresser le lecteur à des sujets et personnages bien éloignés de notre univers quotidien. Dans le cadre du programme Goldschmidt, j’avais rencontré Andreas Rötzer, des éditions Matthes & Seitz Berlin, pour qui j’avais traduit Suicide d’Édouard Levé, donc je lui ai parlé de Carrère. 

 

BIEF : Il connaissait Emmanuel Carrère auparavant ?

 

C. H. : Oui, il en avait entendu parler car d’autres éditeurs allemands s’étaient déjà intéressés à Carrère. Quatre de ses livres avaient été publiés, mais chacun dans une maison différente et avec un traducteur différent. Puis plus rien pendant dix ans – pendant lesquels Carrère s’était tourné vers la non-fiction. Quand j’ai proposé D’autres vies que la mienne à Matthes & Seitz, Limonov venait de sortir, et c’était donc le premier titre de Carrère que j’ai traduit. Avec Andreas Rötzer, nous étions d’accord sur le fait que Carrère avait trouvé une nouvelle manière d’écrire des romans et qu’il fallait traduire l’intégralité de son œuvre de non-fiction pour la faire connaître. Et à un rythme soutenu. Si vous publiez un livre tous les cinq ans, vous ne pouvez pas installer un auteur. Nous avons vraiment travaillé main dans la main pour y parvenir, et c’est une expérience très précieuse.

 

BIEF : Tu as également organisé de nombreuses lectures et événements autour d’Emmanuel Carrère en Allemagne pour le faire connaître auprès du public.

 

C. H. : Oui, vu la taille de la maison d’édition, Matthes & Seitz n’est pas en mesure d’organiser de grandes campagnes promotionnelles. Et puis Emmanuel Carrère n’aime pas trop voyager. Pourtant, je suis convaincue qu’il faut avoir une certaine présence publique, sur place, pour établir une position littéraire. Et je crois que beaucoup de lecteurs aiment le dialogue et l’échange sur les livres. Puisque je viens du théâtre et que j’étais curieuse de la réception de ces livres, j’ai organisé des débats et lectures sous des formes très diverses. Le Royaume par exemple, sur invitation d’un prêtre, je l’ai lu dans une église. 

 

BIEF : Dix ans après le début de ce travail, dirais-tu qu’Emmanuel Carrère est aujourd’hui établi en Allemagne ?

 

C. H. : En Allemagne oui, en Suisse et en Autriche beaucoup moins parce que, justement, nous n’avons pas pu faire ce même travail. Quand je fais un tour en librairie, je trouve un livre par-ci par-là qui a été acheté par le ou la libraire mais pas dans le but d’avoir cet auteur de renommée internationale dans son stock.

 

BIEF : Tu es également auteure. L’année prochaine paraîtra chez Matthes & Seitz un essai que tu as consacré à la traduction. Peux-tu en dire quelques mots ?

 

C. H. : Ce livre, je l’ai intitulé Rübermachen, "passer de l’autre côté", un terme utilisé par les gens de la RDA pour désigner la fuite à l’Ouest. Comme celle de ma famille qui a quitté Iéna pour s’installer à Hambourg. À partir de ce moment-là, tout a changé pour moi, enfin tout change quand les gens traversent des frontières. C’était un énorme bouleversement dans tous les domaines : personnel, social et idéologique, même si nous n’avions pas changé de langue. Mais celle-ci était utilisée très différemment à Iéna et à Hambourg. Depuis, je me demande ce que devient un texte lorsqu’il traverse une frontière. Devient-il un réfugié ou un citoyen du monde ? Dans quelle sphère se déplace-t-il ? Perd-il ou gagne-t-il quelque chose en passant la frontière ?

 

BIEF : À partir de cette année, tu vas animer l’atelier de traduction du français vers l’allemand qui se déroule à Berlin dans le cadre du programme Goldschmidt. Comment envisages-tu ce travail ?

 

C. H. : En plus du travail traditionnel en tandem qui consiste à faire travailler ensemble un traducteur allemand en binôme avec un traducteur français ou suisse francophone je voudrais introduire une expérience selon moi importante : au début de mon atelier, j’aimerais que les participants fassent traduire par leur binôme un texte qu’ils ont écrit eux-mêmes. Cela peut être une lettre, un texte littéraire, peu importe. Je pense que l’expérience d’être soi-même l’auteur traduit est très précieuse. Je l’ai faite plusieurs fois moi-même et je me suis rendu compte que ce n’est pas si douloureux si le traducteur ne traduit pas tous les mots ou s’il ne respecte pas la structure de la phrase à 100 %. L’important, c’est qu’il capte l’énergie, le geste, le rapport à la langue. Pour construire un équivalent de cela dans une autre langue, il faut un travail d’empathie et une grande liberté dans le choix des propres moyens linguistiques. Je pense d’ailleurs que nous ne traduisons pas des textes mais des voix. Une voix, c’est une position, c’est un emploi individuel de la langue, c’est une parole, et non un texte bricolé de divers éléments. Si j’arrive à bien saisir la ou les voix dans un texte, le choix des mots et de la syntaxe devient beaucoup plus facile, quasiment automatique. Je tiens beaucoup à cette idée de voix. C’est pourquoi j’encourage les traducteurs à faire des lectures publiques ; j’ai d’ailleurs beaucoup aimé mettre en espace les lectures scéniques du programme Goldschmidt en 2016 et 2017 pour porter haut et fort cette nouvelle voix qu’ils ont créée en traduisant, cette voix qu’ils sont devenus en quelque sorte. Mais pour ce faire, il faut avoir confiance en soi, et le programme Goldschmidt est un cadre idéal pour gagner en confiance.


Propos recueillis par Katja Petrovic, traduction revue par Stéphanie Lux et Claudia Hamm

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