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Compte rendu

Au salon Non/Fiction de Moscou, "l’intérêt et la curiosité du public sont extraordinaires !"

décembre 2018

Manifestation fédératrice à laquelle les grands comme les plus petits éditeurs participent, et où les littératures étrangères sont mises en valeur, le salon Moscou Non/Fiction recevait cette année l’édition italienne, incarnée par de nombreux professionnels, présents sur un très beau stand. C’est donc aux côtés de l’Italie que la France, tout comme l’Allemagne, la Norvège, la Pologne, Taiwan, Israël, le Japon et l’Institut Cervantes, a représenté l’édition internationale.

 

Le pavillon français a accueilli l’agente franco-russe Anastasia Lester ainsi que quatre responsables de droits (Marion Girona pour Fleurus, Elvire Morisot pour Larousse, Alexandre Kozatchevsky pour Auzou et Anne Bouteloup pour Gallimard Jeunesse). C’est donc exclusivement l’édition jeunesse qui était représentée, même si Larousse et Fleurus cherchaient également à travailler leur catalogue pratique. Cette participation est le reflet du développement de l’édition illustrée, et principalement jeunesse, ces dernières années en Russie. Ainsi, en dix ans, le deuxième étage du salon a été totalement investi par les stands d’éditeurs jeunesse qui ont remplacé les ateliers destinés aux enfants.

 

Outre un espace de rendez-vous pour les professionnels, le stand français permettait aux visiteurs d’acheter les livres et de rencontrer les quatre auteurs invités par l’Institut français, Clémentine Beauvais, Philippe Claudel, Antoine Laurain et Christophe Ono-dit-Biot, également venus à Moscou pour clore l'Année franco-russe des langues et des littératures. Des auteurs que les lecteurs russes connaissent déjà (principalement Christophe Ono-dit-Biot) et qu’ils ont eu plaisir à retrouver.

 

La littérature jeunesse, "une solution de repli"

En raison des lourdes crises de 2008 et de 2014, les tirages des ouvrages jeunesse ont baissé en Russie entre 2008 et 2016, mais moins nettement et de façon moins brutale que ceux des autres genres. Ainsi, pour beaucoup d’éditeurs, publier dans ce secteur constitue une opportunité, voire une "solution de repli". Depuis deux ans, la situation économique se stabilise, ce qui bénéficie à l’ensemble du secteur de l’édition et a fortiori au secteur jeunesse. Cela profite également aux traductions d’une manière générale comme le montre la réelle augmentation, entre 2016 et 2017, des cessions du français vers le russe (voir l'étude sur la Russie publiée par le BIEF en 2018).

 

Même si la situation économique s’est plutôt rétablie, bon nombre de petits éditeurs russes ne participent pas aux foires internationales et pour les éditeurs ou les responsables de droits français un déplacement en Russie se révèle en conséquence souvent très profitable. Les éditeurs russes s’intéressent en effet beaucoup aux publications françaises, de même que leurs lecteurs. En 2019, le salon déménagera de la Central House of Artists pour le Manège, célèbre lieu d’exposition de Moscou, situé non loin du Kremlin.

 

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Questions à Fanny Mossière

 

Docteur en littérature russe, éditrice aux éditions Noir sur Blanc et traductrice, Fanny Mossière est une habituée du salon Non/Fiction. Nous lui avons posé quelques questions sur sa perception de l’édition russe actuelle.

 

Quelle place tient la lecture dans la société russe d’aujourd’hui ?

La littérature a une grande importance. Cela a toujours été le cas dans l’histoire de la Russie : les écrivains ont un rôle à jouer dans la société, ils sont très écoutés. Beaucoup moins aujourd’hui que pendant la période soviétique, bien sûr, mais la foi dans le pouvoir de la littérature perdure. Au salon Non/Fiction, l’intérêt et la curiosité du public sont extraordinaires !

 

Les auteurs russes contemporains sont-ils toujours, comme il y a quelques années, très imprégnés par le réalisme ? Quels sont les grands thèmes qui reviennent dans les textes de fiction russes contemporains ?  

Oui, le réalisme prévaut toujours dans la littérature, mais aujourd’hui la science-fiction et la fantasy ont aussi beaucoup de succès, comme dans les pays occidentaux. La littérature russe a toujours aimé l’utopie, l’anti-utopie, le fantastique – et ces genres sont adaptés à la réalité d’aujourd’hui comme chez Victor Pelevine. On peut mentionner aussi l’apparition de nombreux romans ou livres de non-fiction historique, de témoignages, de réflexions sur la période soviétique par exemple. Le succès de Zouleikha ouvre les yeux, de Gouzel Iakhina, qui raconte le destin d’une paysanne dékoulakisée du Tatarstan, déportée en Sibérie dans les années 30, est symptomatique : il s’agit d’un roman, mais inspiré par l’histoire de l’URSS. On trouve aussi un intérêt croissant pour des textes venus des ex-républiques soviétiques, ou qui se déroulent dans ces régions (Daghestan avec Alissa Ganieva ou Marina Akhmedova, Tadjikistan avec Vladimir Medvedev…). Enfin, les romans de type "parcours de vie" ont beaucoup de succès.

 

Pourriez-vous nous donner quatre qualificatifs qui, selon vous, caractérisent l’édition russe d’aujourd’hui ?

Diversifiée, de plus en plus professionnelle, en expansion, tournée vers l’extérieur.

 

Avez-vous l’impression que la censure ou l’autocensure court-circuitent beaucoup de projets éditoriaux ?

Je ne sais pas, c’est très difficile à dire. Je me pose en tout cas la question : pourquoi un aussi grand pays, qui ne vit certainement pas en paix avec ses voisins, produit-il aussi peu de littérature "engagée" ? Pourquoi les écrivains réfléchissent-ils aussi peu dans leurs textes à la situation du pays aujourd’hui et à la relation au pouvoir ? Est-ce parce que beaucoup d’écrivains opposants ont quitté le pays ? Peut-être est-ce en train de changer peu à peu. Est-ce que ce sont les écrivains qui renoncent à aborder ces thèmes ou les éditeurs qui renoncent à publier des textes sur ces thèmes ?

 

Êtes-vous optimiste par rapport à l'avenir de l’édition en Russie ?

De l’édition, oui. Le monde de l’édition a évolué extraordinairement vite, comme beaucoup d’autres secteurs d’ailleurs. Aujourd’hui, la situation ressemble à celle qui existe en Europe occidentale : il y a de gros éditeurs qui cherchent à publier des best-sellers et à faire de l’argent ; et des plus petits, bien plus nombreux, qui publient des textes plus inattendus, moins "faciles", en espérant trouver leur public. L’édition s’est en tout cas beaucoup professionnalisée, notamment dans le domaine de la vente et de l’achat de droits de traduction. Et malgré les conditions difficiles, beaucoup de petits éditeurs héroïques tiennent le coup contre vents et marées.


Laurence Risson
déc. 2018
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