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Compte rendu

Francfort 2017. La littérature, enjeu majeur des échanges de droits

décembre 2017

La volonté politique de mettre en lumière l’édition francophone à Francfort était manifeste. Parmi les 400 auteurs invités, beaucoup venaient des pays francophones. Leur choix a été confié à l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou, nommé conseiller littéraire de Francfort en français aux côtés de Frédéric Boyer.

 

Des négociations difficiles

 

Si les vedettes de la francophonie en France étaient partout à Francfort, leurs livres restent souvent inaccessibles dans leurs pays d’origine. "On a voulu acheter les droits pour Kossi Efoui, un auteur togolais que tout le monde aime à Lomé, mais c’était la croix et la bannière", témoigne Yasmin Issaka lors de la table ronde sur les échanges littéraires entre les pays francophones du Sud et du Nord. Une difficulté qu’a également rencontrée Corinne Fleury des éditions Atelier des nomades sur l’île Maurice : "J’étais en négociation pour Nathacha Appanah, mais le service de droits m’a dit non. Du coup cette auteure mauricienne ne sera jamais lue que par une minorité de Mauriciens."

 

D’autres éditeurs, comme Layla Chaouni, fondatrice des éditions Le Fennec à Casablanca, ont réussi à s’imposer : "J’ai acheté les droits pour Sexe et Mensonges, mais c’est grâce à Leïla Slimani", explique l’éditrice marocaine dont la maison spécialisée en essais et littérature fêtera ses 30 ans en décembre. Cet exemple illustre parfaitement quelles sont les difficultés pour un éditeur francophone dans la négociation des droits avec la France. Mais il montre également comment s’en sortir.

 

"Un simple calcul mathématique"

 

Au départ, il s’agit d’une question d’organisation au sein même des maisons d’édition françaises. La séparation entre le service en charge des droits et celui de l’export rend la partie difficile pour un éditeur francophone. Or, la négociation des droits avec l’Afrique est souvent tributaire de l’export. Il en était ainsi pour Leïla Slimani. "L’export m’a dit, si vous voulez prendre la palette, soit 10 000 exemplaires, aucun problème, sinon on ne vous vend pas", se souvient Layla Chaouni. "C’est une simple histoire de calcul mathématique", explique Marie Desmeures, éditrice chez Actes Sud. "Quand les éditions Le Fennec demandent 7 000 exemplaires de Leïla Slimani au Maroc, le service export pense que 7 000 livres vendus à 20 euros sont plus intéressants que 30 000 exemplaires vendus à 2 euros. Or il faut que l’auteur et l’éditeur expliquent que 30 000 exemplaires à 2 euros sont intéressants, sur le plan intellectuel et parce qu’ils répondent à une l’idée de la diffusion de la littérature."

 

Sensibiliser les auteurs et les éditeurs

 

La solution consiste à mettre l’auteur au centre de la négociation des droits, aux côtés des éditeurs. C’est l’exemple de Gaël Faye qui a œuvré pour que son livre Petit pays, publié aux éditions Grasset, fasse l’objet d’une cession de droits auprès de deux maisons d’édition, au Burundi et au Rwanda (et pour une publication en langues nationales). Et si Layla Chaouni est parvenue à acheter les droits pour le dernier ouvrage de Leïla Slimani, c’est parce qu’elle a réussi à sensibiliser l’auteure elle-même à la délicate question des droits. Un véritable défi car la plupart des auteurs francophones préfèrent être publiés en France sans savoir qu’ils peuvent d’emblée réserver une partie de leurs droits aux pays francophones. Il s’agit de "cessions géographiques" comme cela se pratique dans les pays anglophones.

 

Cette prise de conscience doit nécessairement passer par la formation, non seulement des éditeurs et des auteurs, mais de tous les acteurs de la chaîne du livre en France et dans les pays francophones.

 

L’échange évolue

 

"Je pense qu’on a tous besoin de formation sur ces questions", souligne Sabine Wespieser, qui publie de nombreux auteurs francophones. "Je dis ça très modestement car j’ai longtemps travaillé chez Actes Sud et je ne savais pas grand-chose sur la chaîne du livre. Le service de droits ne sait pas ce que fait l’éditeur et vice versa. C’est en créant ma propre maison d’édition que j’ai appris et je pense que ça fluidifie beaucoup les choses."

 

Ainsi, Sabine Wespieser est favorable à ce que Yanick Lahens (prix Femina 2014) et Louis-Philippe Dalembert, tous deux originaires d’Haïti, gardent leurs droits pour le territoire haïtien. Mais au-delà de sa propre expérience, Sabine Wespieser est convaincue que l’échange entre éditeurs français et francophones est en train d’évoluer : "Le fait même que nous soyons présents pour cette table ronde montre qu’il y a des éditeurs francophones qui prennent possession de leur marché et éditent sur leur territoire."


Katja Petrovic
déc. 2017
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