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L'international en questions. Quels enjeux pour les sciences humaines et sociales françaises ?

décembre 2012

Le livre, parce qu’on le dit menacé, n’a jamais suscité autant de débats. Même si le thème récurrent est celui du numérique versus papier ou complément de celui-ci, d’autres questions suivent en corollaire, comme celle de savoir où en est la pensée française à l’étranger, à l’heure de la mondialisation des échanges éditoriaux. Comment les livres peuvent-ils encore aider à sa diffusion ? Est-elle aussi attractive qu’avant ou perd-elle de son influence ? Ouvrages, articles, tables rondes ont été récemment consacrés à ce sujet. Quelles sont les grandes tendances qui en ressortent ? Quels seront les prochains contours de la production et de la diffusion des sciences humaines et sociales françaises à l’étranger ? C’est un domaine qui deviendra à la fois plus réceptif et plus ouvert à l’international, à en croire les débats dont nous rendons compte ici.
 
La pensée française s’exporte-t-elle bien ?
 

À l’occasion de la rentrée littéraire, France Culture a organisé le vendredi 31 août "24 heures autour du livre", en partenariat avec le Centre national du livre (Cnl) et la Société civile des auteurs multimédia (SCAM).
Cette journée a été entre autres l’occasion d’un état des lieux du livre à travers plusieurs tables rondes. L’une d’elles avait pour thème, dans le cadre des "Nouveaux chemins de la connaissance" : "La pensée française s’exporte-t-elle bien ?".
Éléments de réponse apportés par les éditeurs et les chercheurs présents.
 
Des maîtres à penser à une pensée en partage ?
Monique Labrune (Presses Universitaires de France) a remarqué que l’exportation se porte plutôt bien dans un contexte assez difficile pour le livre en général : "La présence des livres français traduits est constante et a même tendance à croître".* L’explication se trouve, d’après elle, dans le travail effectué par les responsables de droits et, aussi, dans l’attrait exercé par une nouvelle génération d’auteurs, de philosophes en particulier, tels Tristan Garcia ou Quentin Meillassoux. Même si le déclic est toujours bien là pour les auteurs du fonds : preuve en est la dizaine de cessions réalisées pour l’inédit de Jean-François Lyotard Pourquoi philosopher ? publié par les PUF.
 
François Gèze (La Découverte) a confirmé de son côté que "cette année ça va mieux", insistant sur la "modification de la géographie mondiale" en matière de cessions de droits : elle s’est déplacée des partenaires européens traditionnels (Espagne, Italie, Grèce) vers des pays émergents comme la Turquie, le Brésil, la Chine. Autre évolution majeure pour l’éditeur, "les recherches en sciences humaines s’opèrent maintenant au niveau international », mettant en œuvre « une pensée en partage », dont les livres se font l’écho comme Travail et genre dans le monde. L’état des savoirs, sous la direction de Margaret Maruani, qui fait appel à 54 auteurs de 17 pays (à paraître en septembre 2013 à La Découverte). C’est l’inverse de la pensée enclavée dans laquelle la France s’est parfois maintenue, selon François Cusset, essayiste, refusant les approches par rapport au genre, à la pensée postcoloniale ou encore à la construction des identités sociales.
 
Pour ce professeur d’études américaines à Paris-Ouest Nanterre, "la grande époque de la pensée française est terminée (French theory), même si les Américains continuent de vouloir une relève des stars d’autrefois. Mais elle a fécondé de nouveaux champs intellectuels (par exemple, une pensée postapartheid en Afrique du Sud ou le féminisme radical américain)".
 
Au-delà des territoires de la pensée, de la langue, de la nationalité
Comme l’a énuméré Philippe Petit, qui animait le débat, Jean Baudrillard est une star à Shangaï, Badiou en Grèce et aux États-Unis, Bergson suscite un regain d’intérêt en Russie, Catherine Malabou est à l’honneur à Londres, Derrida et Nancy sont traduits en Chine, Paul Virilio, Régis Debray et Bruno Latour sont beaucoup lus à l’étranger. Il arrive aussi que des auteurs peu reconnus en France soient appréciés à l’étranger. Cités par François Gèze : Pierre Legendre, François Laruelle ou encore l’économiste Robert Boyer "qui est une vedette aux États-Unis, au Japon, au Mexique, en Hollande".
La France a, elle, peu traduit les grands intellectuels mondiaux. Comme en réponse, de plus en plus de jeunes chercheurs français maîtrisent plusieurs langues. Pour éviter qu’imposer sa langue ce soit imposer sa pensée, comme le déclare le linguiste Claude Hagège, il faut "penser entre les langues", selon le titre de l’ouvrage de Heinz Wismann, et pouvoir voyager d’une syntaxe à une autre.
 
Dans ces flux mondiaux, qu’en est-il de l’Afrique, de l’Amérique latine, des petites nations européennes ? Aux conditions culturelles, s’ajoutent alors les conditions économiques de la circulation des œuvres. Ainsi, en Afrique, "l’avenir, pour le monde universitaire africain, passera par Internet – d’après Gilles Boëstch, anthropologue, directeur de recherche au CNRS –, car les livres sont trop chers pour ce marché". François Gèze considère, lui, qu’ "on est à l’aube d’une mutation considérable"», avec par exemple l’abonnement de certaines universités du Maghreb à un portail comme CAIRN, qui contient plusieurs milliers de revues. Même constat chez François Cusset, pour qui "à court terme, le numérique a un effet positif pour les pays qui n’ont pas les moyens d’une diffusion de livres papier. De plus, de diffuseur, Internet peut devenir aussi prescripteur" à partir, par exemple, de sites consacrés à tel ou tel penseur français". Et si Monique Labrune a souligné "un vrai risque d’appauvrissement de la pensée à travers la généralisation du globish", François Cusset a estimé qu’ "il n’est pas nécessaire de penser en français pour avoir accès à la pensée française ; il faut faire confiance à la traduction, qui est une recontextualisation. C’est dans la marge interprétative que se crée le champ intellectuel mondial". Les débats sont ouverts…**
 
* En rapport avec les dernières statistiques sur les cessions (2011-2012) effectuées par le BIEF et le SNE
** Voir article dans Le Monde des livres du 16 novembre 2012 : "Naviguer d’une langue à l’autre"».
 
 
Le défi de l’international pour les sciences humaines et sociales

Le Centre national du livre a consacré le 7 novembre 2012 une journée à "L’édition publique, quelles perspectives ?" autour du rapport de Marianne Lévy-Rosenwald : "L’édition en sciences humaines et sociales". Sans doute faut-il toujours chercher de nouvelles pistes pour contribuer au développement de ce champ. Depuis longtemps, le Centre national du livre multiplie les initiatives en faveur de ce secteur, aussi bien en ce qui concerne la publication que la traduction, et qui ont été exposées lors de cette journée. Nous faisons ici la synthèse de la table ronde qui portait sur "le défi de l’international pour les sciences humaines et sociales".

Édition et recherche ont partie liée
En ce qui concerne l’exportation "physique" de livres dans ce domaine, Hélène Monsacré (Albin Michel) a rendu hommage aux libraires francophones dans le monde, tandis que Isabelle Nyffenegger (CNL) a rappelé les aides que leur apporte le Cnl, avec notamment la mise en place récente de l’agrément Librairies francophones de référence, dont ont bénéficié 70 d’entre elles.

L’export se passe surtout avec la francophonie du Nord, a rappelé Jean-Guy Boin (BIEF) avant de centrer le débat sur les échanges en matière de traduction. Sur environ 10 000 titres cédés (statistiques BIEF/SNE, données 2011), 1 200 sont des ouvrages de SHS. Par ordre décroissant de langue de destination, le portugais (incluant le Brésil) arrive largement en tête (128 titres), suivi par l’anglais (119, essentiellement des presses universitaires), l’espagnol (117), l’italien (110), le chinois (91), le coréen (55) et le japonais (45), cette dernière langue en baisse constante.
 
Globalement, on constate une diversité des langues de traduction. Cet objectif du plurilinguisme a été confirmé par Christophe Prochasson (EHESS), en même temps que la priorité de la politique scientifique de l’établissement pour des partenariats internationaux de recherche. On a entendu plusieurs fois au cours de ce débat que les traductions en sciences humaines et sociales ne sont pas seulement un débouché commercial ou une exportation de la pensée française, mais la condition même du contenu de la recherche.
En termes de zone géographique, ses principaux partenaires sont les États-Unis, l’Amérique du Sud, l’Europe centrale et orientale ; un certain nombre de traductions se font vers l’arabe. Christophe Prochasson s’est félicité de la possibilité d’avoir fait traduire en anglais Faire des sciences sociales (en 3 volumes), grâce au soutien de l’Institut français, dans un marché difficile à percer, tandis qu’il s’est demandé, a contrario, s’il était encore pertinent de traduire de l’anglais vers le français. "Il vaut mieux traduire de petites langues (d’Europe de l’Est) ou de nouveaux auteurs (Brésil, Chine)", a-t-il conclu. La langue anglaise, centrale bien sûr dans ce débat, a divisé les intervenants. Pour Hélène Monsacré : "Il faut continuer à traduire de l’anglais vers le français, pour que la langue anglaise ne soit pas une langue de “confiscation”".
 
Le transfert ou le complément des marchés habituels de traduction vers ceux de "petites langues" a été l’un des thèmes fortement présents à la dernière Foire de Francfort, et notamment lors de la Rencontre internationale des directeurs de droits. Les éditeurs français traduisent, eux, vers beaucoup de langues, y compris dans ce domaine déjà restreint des traductions de SHS. Comme l’a exposé Isabelle Nyffenegger, on peut voir que dans les aides à la traduction accordées par le Cnl, un intérêt particulier est porté à des langues minoritaires, tel que le serbo-croate. "Nos aides sont le reflet du marché, mais nos interventions ne se limitent pas aux aides : nous avons des actions avec des effets de levier forts, comme la formation des traducteurs, dans les langues où l’on veut développer les échanges (turc, arabe, russe…)".
 
Une réelle attractivité des sciences humaines et sociales françaises à l’étranger
De son côté, Hélène Monsacré a considéré qu’il y a une réelle attractivité de ce type d’ouvrages à l’étranger puisque, sur la vingtaine de ceux-ci publiés par an dans ce secteur chez Albin Michel (dont trois sont des traductions), la moitié des titres est cédée en traduction dans les 18 à 24 mois après la parution : vers l’italien, l’espagnol, le portugais (dont le Brésil), l’anglais, le chinois, le japonais, avec une part d’ailleurs de plus en plus grande des pays du Sud-Est asiatique.
Quels types d’auteurs sont traduits ? Les auteurs connus, tels les spécialistes de l’Antiquité Paul Veyne et Pierre Hadot, mais aussi des moins connus, comme Evelyne Patlagean, spécialiste de l’histoire de Byzance. Même constat à l’EHESS, où, l’a rappelé Christophe Prochasson, les auteurs du "patrimoine" –Lévi-Strauss, Foucault, Bourdieu…– se traduisent bien. Mais en soulignant que, à côté de cette dynamique du patrimoine, une autre dynamique à l’international se crée, à partir d’une nouvelle génération de chercheurs, qui travaillent souvent sur d’autres cultures que la leur : sur les États-Unis ou la Chine, par exemple.
 
Concernant les Presses universitaires Paris-Sorbonne, Sébastien Porte a énuméré les atouts à l’origine des cessions, qui restent peu nombreuses (dans un catalogue aux références jugées souvent "trop franco-françaises ou trop érudites") : le label Sorbonne (son implantation à Abu Dhabi a facilité les échanges dans la région) et l’aspect "beau livre" de certains ouvrages, mêlant à parts égales texte et illustrations. Ainsi en va-t-il de L’Atlas des Pays du Golfe et de L’Atlas du Proche-Orient cédés vers l’anglais et l’arabe.
 
Des défis à l’international qui donc, on le voit, peuvent être relevés de différentes façons : présence d’auteurs transnationaux, voire transcontinentaux, une ouverture à de plus en plus de langues. Oui, mais dans l’autre sens ? Hélène Monsacré, comme un certain nombre de ses confrères, a regretté l’ouverture insuffisante de la France aux penseurs mondiaux…
Dans un domaine d’édition dont le coût de revient est dès l’amont très élevé, rajouter un montant pour une traduction rend le prix des livres inabordable pour certains publics, comme elle l’a déploré : "Sans dispositif d’aides, nous ne pourrions pas faire d’intraduction". Mais pour l’éditrice d’Albin Michel, on le sentait, rien de plus important que de maintenir l’accès à la diversité de pensée.
 
 
 
Le partenariat Cnl/Cairn.info :  une chance pour la diffusion internationale des revues françaises*
 
Le Cnl et Cairn.info sont associés dans un programme de traduction en anglais des revues françaises d’excellence dans le domaine des sciences humaines et sociales et de leur diffusion à l’international à travers le portail cairn.info. Suite à l’appel à candidatures organisé à l’été 2012, le comité scientifique, réuni le 1er octobre 2012 et présidé par Françoise Héritier, a retenu 26 revues de savoir et 8 revues de débat.
Dès janvier 2013, sur la nouvelle interface en anglais du portail cairn.info, chacune de ces revues proposera dix articles publiés entre 2001 et 2010 et dix articles par an à compter de 2011.
Une sélection éditorialisée trimestrielle en anglais, proposant des articles publiés dans les revues qui n’ont pas été sélectionnées, ainsi que l’accès à près de 80 000 résumés en anglais des articles disponibles en français sur le site complèteront ce dispositif expérimental.
 

Catherine Fel
déc. 2012
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