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Portrait et entretien de professionnels

Témoignages d'éditeurs africains

mai 2020

Selon les chiffres officiels, le Cameroun est à ce jour le deuxième pays le plus touché par le virus en Afrique subsaharienne. Le secteur de l'édition, déjà très fragile, se prépare à une crise importante. "Mais, explique Serge Kouam, directeur des Presses universitaires d’Afrique à Yaoundé, l’aide au livre ne fait pas partie du vocabulaire gouvernemental et cela ne date pas d’hier."


Serge D. Kouam, directeur général des Presses universitaires d'Afrique à Yaoundé : "La France ne peut pas porter sur ses épaules toutes les distorsions économiques et sociales liées à la pandémie."


"S’agissant des mesures prises, le Cameroun a réagi avec une relative lenteur à la pandémie et aurait pu mieux la contenir. Quelques jours après que les restrictions ont été décidées pour tous les voyageurs venant d’Europe (épicentre de la pandémie à ce moment-là), un vol Air France est arrivé à Yaoundé avec le président de l’Assemblée nationale et certains membres du gouvernement camerounais à bord. Les premiers cas ont été révélés le lendemain et les contaminations se sont accélérées les jours suivants dans trois régions. Actuellement, la totalité des dix régions du pays est touchée et le confinement relève d’une recommandation et non pas d’une prescription.


Au Cameroun, la crise sanitaire a impacté plus de 90 % des entreprises. Des mises en congé technique, voire des licenciements massifs, sont donc à prévoir dans un contexte où l’État lui-même est en grande souffrance financière. Or, il se trouve que notre activité a le malheur d’être trop dépendante à la fois du pouvoir d’achat de nos clients et de leur volonté d’aller au-delà de leurs besoins vitaux en se procurant de la lecture. La filière livre va donc fatalement basculer dans un déséquilibre financier sévère et durable. 


En ce qui concerne notre maison d’édition, nous avons beaucoup misé sur la venue du footballeur Lilian Thuram pour une tournée de signatures mais elle a finalement été annulée. En outre, les ouvrages qui étaient en cours d’impression à l’étranger restent bloqués à ce jour et le prix du fret aérien a été multiplié par cinq, voire plus, rendant impossible tout transport de livres. 


"Quoi qu’il en soit, la France ne peut pas porter sur ses épaules toutes les distorsions économiques et sociales liées à la pandémie. J’en appelle à la prise de responsabilité de chacun des États francophones en ce qui concerne le sort du livre." 

Aucune mesure n’a été prise pour soutenir le secteur de l’édition. En trente ans d’édition, je n’ai jamais reçu un soutien de l’État. L’aide à quelque maillon que ce soit de la chaîne du livre ne fait pas partie du vocabulaire gouvernemental et cela ne date d’hier ! J’ai essayé en vain de profiter de l’aide mise en place par le Centre national du livre (CNL) élargie aux éditeurs indépendants publiant en français, car malheureusement la plateforme a présenté quelques difficultés techniques et je n’ai pas pu soumettre mon dossier. Quoi qu’il en soit, la France ne peut pas porter sur ses épaules toutes les distorsions économiques et sociales liées à la pandémie. J’en appelle à la prise de responsabilité de chacun des États francophones en ce qui concerne le sort du livre." 

 

À droite, Sulaiman Adebowale (Amalion) et Serge Kouam (PUA)

à la Foire du livre de Francfort en 2018 - ©BIEF



Sulaiman Adebowale, directeur général des éditions Amalion à Dakar : "La crise nous oblige à repenser notre système de commercialisation."


Prix littéraires et projets éditoriaux annulés, la crise sanitaire a chamboulé le calendrier des éditions Amalion au Sénégal. Pour y faire face, Sulaiman Adebowale a misé sur la vente directe aux clients pour se rendre plus indépendant du circuit de commercialisation dont le fonctionnement est selon lui à repenser.


"Notre pays a réagi dès le premier cas de COVID-19 importé, en raison de notre proximité avec l'Europe et de notre diaspora. Des mesures de sécurité strictes ont été immédiatement instaurées, sans pour autant avoir recours au confinement total. Une décision compréhensible tenant compte de la situation précaire du secteur informel, qui n'a guère de réserves pour fonctionner sans activités journalières, mais qui reste un tissu vital de notre économie. Des aides ont été mises en place pour soutenir le secteur culturel mais davantage destinées à la presse et à la musique qu'à l’édition.


En ce qui concerne notre activité, nous avons été obligés de reporter le Prix Sarraounia de la fiction Young Adult, l'événement majeur de l'année, en octobre. La promotion de la fiction dans le cadre de notre action de "cadavre exquis à grande échelle" mise en place en collaboration avec l'écrivaine Ken Bugul, l'Institut français Léopold Sédar Senghor à Dakar et les élèves de quatre écoles du Sénégal, a également été reportée.


Actuellement nous sommes en train de renforcer notre liste de titres disponibles en numérique. Malheureusement, l'augmentation de la vente en ligne a été freinée puisque certains distributeurs et libraires ne pouvaient pas recevoir les réassorts d’ouvrages épuisés ; d’autres ont carrément stoppé la réception des stocks pour les titres de fonds et les nouveautés.


Malgré toutes ces difficultés il faut avouer que ce moment a été bénéfique pour nous, côté éditorial. Je n'ai jamais lu autant de manuscrits !

Nous aimerions également développer encore plus notre capacité de vente directe à nos clients. La pandémie a rendu encore plus évidente la fragilité de la chaîne de commercialisation. Cette question est fondamentale pour l’édition, et nous aurons besoin d’aborder ces problématiques en détail. Malgré toutes ces difficultés il faut avouer que ce moment a été bénéfique pour nous, côté éditorial. Je n'ai jamais lu autant de manuscrits. Cette période de calme est propice à entamer quelques projets. Nous espérons retrouver des titres qui se vendent bien après cette crise : c’est la condition pour maintenir notre rythme de production éditoriale."


Propos recueillis par Katja Petrovic