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Compte rendu

S’unir pour mieux faire entendre la diversité des voix en Europe

mars 2019

Existe-t-il une Europe des livres ? Quels choix éditoriaux pour intéresser les lecteurs aux auteurs et sujets européens ? Peut-on parler de pratiques unifiées au niveau du droit d’auteur ? Telles étaient les questions abordées dans le cadre des rencontres européennes organisées par le BIEF auxquelles étaient invités vingt-deux éditeurs européens.

 

Si pour les uns la littérature européenne se définit par un espace géographique, facile à identifier, son existence est beaucoup moins évidente, voire à redéfinir, pour les autres. En revanche il semble incontestable que le fait d’être européen nécessite de s’interroger sur cette identité, comme l’a rappelé l’éditeur belge Stefan Hertmans en ouverture des débats. En effet, entre les utopistes défendant l’Europe et les nationalistes voulant revenir aux États nations, l’identité européenne est aujourd’hui en crise. Dans un tel contexte, la responsabilité des éditeurs quant au choix des livres à traduire est donc à questionner.

 

Comment défendre les auteurs et les sujets européens face à l’impérialisme anglo-saxon ?

Pour l’éditeur bulgare Georgi Borissov, fondateur de la maison Fakel Express, la qualité d’une œuvre et son impact sociétal sont des critères de sélection. Quant à une potentielle littérature européenne, il rappelle que les littératures dissidentes ayant pris place dans des régimes totalitaires, telles que la littérature russe, sont beaucoup plus européennes qu’il n’y paraît. Après la chute du bloc communiste en 1989, l’éditeur a connu de nouveaux défis. Dans une Bulgarie à deux vitesses, partagée entre anciennes et nouvelles générations, Georgi Borissov estime que seules les anciennes générations lisent encore malgré leur faible pouvoir d’achat tandis que les jeunes n’achètent plus de livres et lisent plutôt en langue anglaise et sur Internet.

 

La problématique d’une littérature mondialisée largement dominée par les publications anglo-saxonnes est donc soulevée. "J’appelle à la création d’une association internationale contre l’impérialisme anglo-saxon", demande le Néerlandais Koen van Gulik qui a fait le choix de ne publier aucun auteur de langue anglaise. Un avis partagé par de nombreux éditeurs présents et jugé trop excessif par d’autres. Si Isabel Wall, éditrice londonienne chez Viking, rappelle qu’en effet seulement 2 % des livres publiés en Grande-Bretagne sont des traductions, elle souligne que leur nombre a tendance à augmenter. Elle mentionne des tentatives allant dans ce sens, dont le lancement, en 2018, de la collection "Penguin European Writers Series" dont l’objectif est de promouvoir la littérature européenne auprès des lecteurs britanniques, par des traductions d’ouvrages écrits par des auteurs européens, comme par exemple Death in Spring de Mercè Rodoreda, The Beautiful Summer de Cesare Pavese ou The Lady and the Little Fox Fur de Violette Leduc.

 

De son côté Pascal Thuot, directeur de la librairie Millepages à Vincennes, souligne le grand intérêt qu’il porte à la littérature étrangère, même si cet intérêt est marqué par un tropisme anglo-saxon. Il tend à développer et à diversifier le rayon littérature étrangère pour donner une vision de l’Europe plus complète, en mettant en avant des auteurs qui s’impliquent dans la problématique européenne, tel Erri de Luca. Du côté des éditeurs français, le nombre des acquisitions montre également cette sensibilité pour la diversité européenne, qui résiste en dépit du poids qu’occupe la langue anglaise. Avec 2 482 titres en 2017, les traductions vers le français venant des pays membres de l'Union représentent, en effet, un tiers des traductions de l’anglais (7 643 y compris les titres américains).

 

Cependant, pour nombre d’éditeurs en Europe, il n’en reste pas moins difficile d’intéresser les lecteurs à cette offre. C’est le cas particulièrement en Grèce, où, après la crise, les gens se sentent peu concernés par l’Europe, leur intérêt étant limité par le développement d’un fort sentiment nationaliste, constate Konstantinos Papadopoulos, directeur des éditions Potamos. Il rappelle par ailleurs que la Grèce n’est pas complètement sortie de ses difficultés économiques. La baisse du nombre de lecteurs est due en partie au fait que près d’un million de jeunes diplômés ont quitté le pays pour travailler à l’étranger, or c’est notamment ce public qui est visé par les éditeurs.

 

Droit d’auteur, contrat d’édition, échanges de droits et traduction : peut-on parler de pratiques unifiées en Europe ?

Face à la digitalisation et à la puissance des GAFA, les eurodéputés ont voté, le 26 mars, une réforme du droit d'auteur afin de "renforcer la capacité des créateurs à être rémunérés par les plateformes numériques qui exploitent leurs œuvres". Les grandes lignes de cette nouvelle directive européenne ont été présentées par Catherine Blache, chargée de mission au SNE. De son côté, Laure Pécher, cofondatrice de l’Agence Astier-Pécher, a présenté quelques points de l’étude qu’elle a menée il y a quelques années sur le droit d’auteur en Allemagne, en Espagne et en Grande-Bretagne, et dans laquelle elle compare les contrats signés par les éditeurs dans leurs pays respectifs. Elle a relevé les points suivants : une tendance à l’uniformisation avec un basculement vers le copyright (différent du droit d’auteur, le copyright relève d’une logique économique et protège les personnes qui exploitent la propriété intellectuelle et non les créateurs) ; la place grandissante des clauses d’assurance et de garantie, notamment aux États-Unis et en Allemagne ; une multiplicité des éditions (grands formats, poche, numérique, etc., impliquant différentes royalties) et la réduction des durées des contrats, imposée par certains pays. Pour simplifier les démarches administratives Laure Pécher a appelé les éditeurs à avoir recours à des solutions informatiques permettant les signatures électroniques de contrats, comme c’est l’usage dans l’industrie musicale.


Katja Petrovic & Lison Burlat
mars 2019
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