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Portrait et entretien de professionnels

Questions à Yuhai Huang, directeur de Shanghai 99

septembre 2014

Yuhai Huang est le fondateur et président de Shanghai 99, un éditeur privé qui vient de fêter les dix ans d’existence de sa maison. Son site Internet www.99read.com présente ses activités en langue chinoise. Cette maison a publié plus de 2 500 titres en dix ans, dont une centaine de livres traduits du français.

 

Il offre ici sa perception de l’évolution du marché du livre en Chine et de ses relations avec les éditeurs d’État. Il souligne la qualité des relations entretenues avec les éditeurs étrangers et les pistes de développement possibles avec ces derniers. 

 

BIEF : Vous venez de fêter votre 10e anniversaire, quelles sont les grandes évolutions que vous avez observées dans votre activité ?

 

Yuhai Huang : Il y a dix ans, la vocation principale de Shanghai 99 était d’introduire en Chine des best-sellers étrangers de fiction. Nous voulions conquérir une part de marché et nous cherchions à savoir combien de livres il faudrait vendre pour réaliser le moindre impact sur le marché. Donc, parmi mes premières acquisitions, quand j’ai créé l’entreprise, se trouvaient des titres de Dan Brown, Stephen King et Agatha Christie, dont certains sont considérés comme des classiques.

Il y a dix ans, le marché chinois du livre était loin derrière l’édition internationale, il a fallu attendre des années pour voir apparaître une offre chinoise pour les droits de traduction d’un best-seller international. Avec beaucoup de travail, et un peu de chance, nous avons développé le nombre de titres publiés, et, sans vouloir mépriser la fiction grand public, nous avons aussi réussi, lentement, à créer une petite place pour la fiction littéraire, à réfléchir à la qualité artistique des livres, à construire une marque littéraire, en nous appuyant aussi sur ce que nous avons appris de nos partenaires internationaux.

 

Les "fonds" n’existent pas vraiment en Chine, nous mélangeons systématiquement le fonds et la nouveauté ; ce qui nous donne le privilège de publier aujourd’hui de grands maîtres tels que Nabokov, Vargas Llosa, Saul Bellow, Primo Levi et bien d’autres.

Nous avons maintenant la possibilité de publier aussi des auteurs de pays comme Israël, la Turquie, l’Inde, d’Europe de l’Est, et même de publier toute une bibliothèque de nouvelles, une autre de "novellas", comme nous publions également des essais et de la poésie.

Il me semble que, pendant la dernière décennie, nous sommes devenus plus ambitieux, au sens littéraire, et que nous prenons davantage de risques. Le marché chinois n’est pas facile, mais il y a des niches de lecteurs pour presque tout, et les gens sont plus attentifs qu’il y a dix ans à la qualité de ce qu’ils ont à lire. Le partage d’information entre l’Est et l’Ouest est devenu plus rapide et important, ce qui rend notre travail plus exposé à la concurrence.

 

Les montants des à-valoir sont en hausse, nous devons faire des enchères et on nous demande de prendre des options : on n’entendait pas ces mots-là quand j’ai commencé à travailler dans une maison d’édition d’État il y a trente ans, ils n’étaient pas employés non plus au début de Shanghai 99. Cette pression venue de l’étranger est une chose nouvelle, et je pense certainement excessive au regard de ce que notre marché est réellement capable d’offrir. Ce qui n’a pas changé, rappelons-le, c’est le relativement bas niveau du prix de vente.

 

Autre changement bien sûr, le développement du numérique. En Chine, cela veut dire des millions de téléchargements gratuits, de toutes sortes de contenus, et contre lesquels nous devons lutter avec nos romans traduits qui paraissent chers. J’imagine bien sûr que les défis évoluent avec notre temps et que nous devons être très attentifs aux opportunités les plus prometteuses.

 

BIEF : Quel est le rapport entre les entreprises éditoriales privées et celles qui appartiennent à l’État aujourd’hui ? Quels changements sont intervenus dans les dernières dix années ? Y-a-t-il plus de partenariat entre elles ?

 

La spécificité de l’édition en Chine d’être divisée entre entreprises privées et d’État reste toujours vraie aujourd’hui, mais peut-être les séparations entre les deux deviennent plus floues qu’il y a dix ans. À cette époque, les maisons privées n’étaient pas vraiment reconnues et opéraient dans une zone d’ombre ; aujourd’hui elles ont une existence officielle et sont même encouragées par le gouvernement, parfois davantage par les gouvernements locaux que le gouvernement national. Cette reconnaissance officielle s’est produite en 2010 et, depuis cette date, notre travail est devenu plus facile. Beaucoup de maisons privées ont été absorbées par des groupes d’édition appartenant à l’État, pour toutes sortes de raisons, mais un certain nombre d’entre elles défendent leur marque et leur façon de travailler sans être fondues dans des groupes. Ce qui a changé également, c’est que les entreprises privées ont le droit de faire apparaître leur logo sur la couverture de leurs livres, ce qui n’était pas le cas avant 2010, et ce qui a au moins permis à l’éditeur d’essayer de créer une marque reconnaissable par le lecteur.

 

Pour Shanghai 99 en particulier, la coopération avec les éditeurs d’État a toujours été sans difficulté, même si nous choisissons de rester indépendant. Nous travaillons avec les éditeurs les plus importants en Chine, allant de People’s Literature Publishing House à CITIC Publishing Group, à Shanghai Literature and Art Publishing House, ou encore Zhejiang Literature and Art Publishing House, etc. Il y a beaucoup de changements dans les relations entre les éditeurs d’État et les éditeurs privés ; je pense qu’on peut dire qu’elles se développent parce que c’est nécessaire. Nous devons rester en haut de la vague et, pour cela, nous devons travailler avec chacun dans les meilleures conditions. Les éditeurs ne peuvent plus se permettre d’être peu réactifs et de manquer de professionnalisme, il y a une vraie nécessité pour une coopération étroite entre les deux types de maisons d’édition. En général, les maisons privées, même celles qui sont partiellement détenues par des groupes d’État aujourd’hui, constituent la part la plus dynamique du marché, alors que les éditeurs d’État sont de gigantesques structures qui ne font pas toujours que du travail d’édition et qui comptent sur les entités privées pour la compétitivité. À Shanghai 99, nous souhaitons des coopérations dans la durée où on nous fait confiance pour la qualité que nous apportons.

 

BIEF : Vous publiez beaucoup de littérature internationale, pensez-vous que vos rapports avec d’autres éditeurs internationaux, y compris les Français, peuvent aller plus loin ? Et si oui, comment ?

 

Après dix ans d’efforts, Shanghai 99 est très fier d’avoir introduit un grand nombre de titres étrangers importants sur le marché chinois, qu’ils soient littéraires ou grand public, et cela concernant également les livres de jeunesse que nous avons commencés à publier il y a deux ans.

Nous avons établi des liens forts avec des éditeurs et des agents internationaux, nous travaillons avec des scouts, et nous espérons que tout cela conduira à ce que j’aime considérer comme une base internationale de confiance et de compréhension mutuelles.

 

Je crois pouvoir dire que Shanghai 99 est un des éditeurs chinois avec les coopérations internationales les plus approfondies, et j’ose ajouter que nous entretenons des vraies amitiés avec certains de nos partenaires, ce qui est sans doute assez rare entre la Chine et le reste du monde.

Je crois que nous avons aussi un catalogue très solide de littérature française et que nous entretenons des liens forts avec quelques-uns de vos éditeurs importants, comme Gallimard et Grasset, ainsi que d’autres marques de Hachette ou encore Albin Michel mais également Philippe Picquier.

 

Toutes ces relations, je l’espère, vont se renforcer et continuer de se développer dans l’avenir, pour que Shanghai 99 devienne l’un des partenaires privilégiés, quand les éditeurs français choisiront de confier leurs livres à un éditeur chinois. Pour cela, nous souhaitons continuer notre travail de fond et gagner leur confiance. L’acquisition "simple" des droits a été notre force, et elle est la base de nos échanges avec le monde. Nous avons aussi l’espoir de faire traduire quelques-uns de nos excellents auteurs chinois par des maisons françaises et internationales. Ce type d’échange des contenus est une façon certaine de renforcer les relations dans l’avenir, et nos modes de travail ensemble pourront évoluer vers des modèles économiques plus ambitieux, par exemple avec des joint ventures, ou en construisant des catalogues communs, en réfléchissant enfin à une meilleure exploitation du monde numérique et à bien d’autres choses. Je crois toujours que ça commence dans les livres, c’est à partir de nos histoires que nous commençons à nous comprendre et, à partir de ces histoires, nous apprenons à nous soutenir, en amitié comme en affaires.


Propos recueillis par Jean-Guy Boin, remerciements à Patrizia van Daalen
sept. 2014

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