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Portrait et entretien de professionnels

Questions à Martina Wachendorff, directrice de la collection "Lettres allemandes" chez Actes Sud

janvier 2009

Martina Wachendorf, dirige la collection « Lettres allemandes » d’Actes Sud. Depuis plusieurs années, elle accueille des traducteurs du programme Goldschmidt. C’est dans ce cadre qu’elle a rencontré Juliette Aubert, qui a traduit déjà Les Arpenteurs du monde de Daniel Kehlmann – une double biographie fictive du scientifique allemand Alexandre de Humboldt et du mathématicien Carl Friedrich Gauss – et l’ouvrage à paraître du même auteur, Ruhm, tous deux publiés dans sa collection.
 
Katja Petrovic : Les Arpenteurs du monde de Daniel Kehlmann fut le plus grand succès littéraire allemand depuis des décennies. Publié en France il y a deux ans, il s’est bien vendu « pour un roman allemand ». Comment avez-vous procédé pour lancer cet auteur en France ?
Martina Wachendorff : Tout d’abord, Kehlmann est vraiment un phénomène. Ses romans sont à la fois distrayants et profonds, et ce mélange leur donne une dimension universelle. Pour ce qui est de la promotion, ce troisième roman de Kehlmann, ayant été un succès exceptionnel, et pas seulement en Allemagne, j’ai pu convaincre la direction d’Actes Sud de faire des efforts pour sa promotion. Il est venu à Paris, où nous avons organisé une lecture devant une centaine de libraires au musée du Quai Branly, et cela a très bien fonctionné.

K. P. : Julie Zeh, que vous publiez actuellement chez Actes Sud aussi, est jeune et déjà célèbre en Allemagne. Ces critères sont-ils primordiaux pour votre choix ?
M. W. : Non, car le fait qu’un auteur ait du succès en Allemagne ne veut absolument pas dire qu’il en aura en France. Quand on décide de traduire un auteur, c’est parce que l’on trouve qu’il rajoute un nouvel élément dans cette immense mosaïque qu’est la vision romanesque. D’ailleurs, quand j’ai publié Kehlmann pour la première fois, il n’avait pas encore beaucoup de succès. Moi et Kaminski marchait bien en Allemagne, en France, par contre, pas du tout. Nous n’en avions vendu que 1 500 exemplaires. Mais j’ai quand même pu acheter
le suivant. Chez Actes Sud, à la différence d’autres maisons, il est encore possible de continuer à publier un auteur dont les ventes sont modestes, ce qui est très important quand on dirige une collection. Un auteur allemand en France peut mettre un certain temps à trouver ses lecteurs.

K. P. : Effectivement, lorsque l’on discute avec des traducteurs participant au programme, ils rapportent que, lorsqu’on propose un livre allemand en France, souvent les éditeurs le refusent en disant qu’il est trop allemand ou pas assez…
M. W. : Après 20 ans de travail dans l’édition française, je sais maintenant ce que cela signifie : « trop allemand » renvoie souvent à la forme et à la densité d’un livre. Les éditeurs pensent que le style est trop « lourd » pour pouvoir intéresser un public français. Ils ont peur que le livre ne corresponde pas à l’esprit et à cette légèreté typiquement française. Ce serait la raison pour laquelle Thomas Mann n’aurait jamais vraiment trouvé un grand public en France. « Pas assez allemand » se réfère plus au contenu : les éditeurs français pensent que seuls les livres allemands qui parlent des sujets tournant autour de l’histoire, la guerre et les brutalités totalitaires peuvent se vendre.

K. P. : Les auteurs que vous défendez font tous partie de la génération d’après Günter Grass ou Bernhard Schlink, j’imagine que vous voulez montrer qu’il y a aujourd’hui d’autres sujets en Allemagne ?
M. W. : Oui, absolument. J’ai fait traduire des livres sur le nazisme en France, j’ai, par exemple, amené l’écrivain hongrois Imre Kertész chez Actes Sud. Il est important de traiter ce sujet, mais je regrette que les livres des jeunes auteurs allemands soient reçus si difficilement en France. Ces auteurs prennent le risque de parler d’aujourd’hui. Ainsi, Julie Zeh se penche sur la violence à l’école, Daniel Kehlmann critique le pouvoir des médias. Ce sont des sujets qui mettent en question la société actuelle. Aujourd’hui encore il existe des formes de totalitarisme, et on doit se pencher là-dessus. C’est ce que l’ancienne génération n’a pas fait, on ne va quand même pas refaire les mêmes erreurs.

Propos recueillis par Katja Petrovic
janv. 2009

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