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Portrait et entretien de professionnels

Entretien avec Alain Blum, historien et démographe, futur directeur du Centre d'études du monde russe, soviétique et post-soviétique

mars 2005

BIEF : Quels sont les grands axes de recherche qui caractérisent le Centre d’études du Monde russe, soviétique et post-soviétique ?
Alain Blum : Ce centre est un centre de recherche de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) et du CNRS. Parmi les axes de recherche majeurs menés par les enseignants et chercheurs du centre, nous tentons de repenser la Russie et son histoire sur le long terme, de mieux cerner quels ont été les bouleversements sociaux au-delà de la dimension politique et répressive du stalinisme, de comprendre plus généralement l’histoire soviétique du XXe siècle en développant une démarche comparative. Aujourd’hui, nous travaillons notamment sur le quotidien de la Russie dans les années 1960, sur les formes de l’État soviétique et en particulier sur la place de l’administration dans un État autoritaire, sur les questions de résistance et de collaboration, de l’information et du secret, des transferts de population, de surveillance et de répression. Plusieurs projets sont consacrés à l’État, aux formes de gouvernement, aux transferts culturels, du XVIIe au XXe siècle.

BIEF : Le Centre va très bientôt changer de nom, est-ce révélateur d’un tournant dans les thèmes de recherche ?
A. B. : En effet, le Centre va s’appeler tout prochainement « Centre d’études des mondes russe, caucasien et centreeuropéen ». Ce changement de dénomination n’est pas que symbolique, mais tient compte des profondes mutations des perspectives de recherches dans l’aire culturelle que nous étudions. Le Caucase est désormais, à l’évidence, un espace très important, au voisinage de l’Europe, complexe et lieu d’interaction entre des histoires diverses. L’enjeu qu’il représente aujourd’hui nous a conduits à en renforcer l’étude. L’Europe centrale et orientale est aussi fondamentale pour une perspective historique qui tienne compte de l’histoire de l’Empire russe et de l’URSS. L’ancrage européen de cet espace est désormais évident, mais il reste malgré tout un ensemble géographique dans lequel s’entremêlent des histoires ouvertes tant vers l’ouest que vers l’est.
Notre propos est de mieux comprendre comment elles interviennent dans les sociétés contemporaines, et marquent les chemins que parcourent ces sociétés.

BIEF : Quel est votre mode de collaboration avec le Centre franco-russe des sciences humaines à Moscou et avec les chercheurs russes en sciences sociales ?
A. B. : Le Centre franco-russe s’est développé pour être un lieu de rencontre, de création de relations scientifiques, avec les jeunes chercheurs ou doctorants russes. Nous co-organisons ainsi une journée consacrée à la révolution de 1905, un peu oubliée aujourd’hui et pourtant fondatrice. Plus généralement, nous entretenons de très nombreuses relations avec nos collègues russes, relations qui se sont nettement renforcées depuis le début des années 1990, et surtout renouvelées. Il serait faux de prétendre que les relations scientifiques datent de la perestroïka. Nous disposions de nombreux réseaux auparavant, mais il est vrai qu’elles se développent assez différemment aujourd’hui, peut-être moins marquées par les relations institutionnelles et plus fondées sur des relations de chercheur à chercheur. Nous avons élargi nos collaborations, en nous fondant en particulier sur toute une génération de jeunes chercheurs, qui a développé des recherches particulièrement novatrices depuis le milieu des années 1990. Nous avons beaucoup appris auprès d’une nouvelle génération d’historiens et de sociologues, proches du terrain, et ayant un accès direct aux archives, avec une sensibilité toute particulière aux transformations sociales. De notre côté, il me semble que nous avons pu intégrer ces chercheurs à l’univers international de la recherche, leur offrir des approches conceptuellement renouvelées, leur poser de nouvelles questions. Nous avons mené des recherches communes particulièrement fécondes. De plus, sur un plan différent, il est certain que les meilleurs chercheurs russes ont bénéficié des soutiens (sous forme de bourses, d’aide à la mobilité, de financement de projets de recherche, de publications d’archives) qui leur ont permis de poursuivre leurs recherches dans des conditions acceptables, ces financements nous permettant, de notre côté, de développer de nouvelles problématiques.

BIEF : Depuis la fin des années 1980, l’accès des archives a été grandement facilité. En quoi cela modifie les méthodes de recherches ?
A. B. : L’accès aux archives, très largement ouvert depuis le milieu des années 1980, a été essentiel dans le renouvellement de notre champ d’études et est pour beaucoup dans le dynamisme des recherches sur cette aire culturelle. Sans doute, il n’y a pas eu de révolution de notre connaissance des événements marquant l’histoire russe et soviétique. De nombreux faits, fondamentaux, ont cependant été précisés, voire découverts. Faits statistiques d’abord : l’ampleur de la famine de 1933, des répressions, des pertes issues de la collectivisation, etc. Mais, surtout, ce sont tous les mécanismes du pouvoir stalinien, puis post-stalinien, qui peuvent être aujourd’hui compris et analysés. On redécouvre aussi les multiples aspects de la société soviétique, des sociétés pour être plus précis. Les démarches comparatives sont aussi rendues possibles, ainsi que les approches micro-historiques, qui permettent de comprendre, localement, comment cette histoire se développait.

BIEF : Est-ce que le Centre publie des travaux ? Y a-t-il des coéditions avec la Russie ?
A. B. : Le Centre coordonne une collection aux éditions du CNRS, intitulée « Mondes russes », codirigée par le directeur des archives nationales de Russie (GARF), et publie deux revues, les Cahiers du monde russe, à dominante historique, aux éditions de l’EHESS, et la Revue d’études comparatives Est-Ouest, plus centrée sur l’actualité, aux éditions Armand Colin. Elles sont entre autres un moyen de publier des archives, rendant ainsi accessible au public francophone des documents essentiels. Ainsi, un volume Retour d’URSS, porte sur les prisonniers de guerre français en URSS, d’autres vont porter sur les voyageurs français en URSS, sur la surveillance quotidienne dans l’entre-deux guerres des scientifiques, les campagnes soviétiques autour de la collectivisation massive ou encore l’émigration russe après la Révolution, ou le monde urbain dans les années 1930, etc. D’autre part, ces revues sont essentielles pour nous insérer dans la communauté scientifique internationale. Elles y occupent d’ailleurs une place privilégiée, et permettent à la recherche francophone de continuer à être présente au sein d’une recherche internationale dominée de plus en plus par les Anglo-Saxons, notoriété due notamment à sa publication en plusieurs langues – anglais, russe et français. Si peu de projets de co-éditions ont vu le jour, nous avons en revanche de réels échanges intellectuels avec un éditeur aussi important que NLO, acteur essentiel des débats intellectuels en Russie aujourd’hui.

BIEF : Par ailleurs, vous êtes auteur de Naître, vivre et mourir en URSS, dont une réédition, renouvelée, a été publiée chez Payot en 2004, et qui vient d’être traduit en russe ; pensezvous que dans votre domaine, il y a un véritable échange éditorial ?
A. B. : J’ai eu la chance en effet que cet ouvrage soit accessible aux lecteurs russes (mon dernier ouvrage, écrit avec Martine Mespoulet, L’anarchie bureaucratique. Statistique et pouvoir sous Staline est aussi en cours de traduction). L’échange intellectuel avec le monde que l’on étudie est en effet essentiel et sa confrontation avec les regards intérieurs pleine d’enseignement. La réciproque est utile aussi. Bien entendu, plusieurs ouvrages essentiels en sciences sociales ont été traduits en français : je pense par exemple à un ouvrage d’Oleg Khlevniouk, l’un des historiens les plus originaux de la jeune génération, traduit aux éditions du Seuil ; à un livre d’Anatole Vichnevski, démographe et intellectuel de renom en Russie, aux pensées originales, stimulantes et dérangeantes, traduit aux éditions Gallimard et à quelques autres encore. Malheureusement, ces traductions ne sont pas en nombre suffisant, au regard de la production russe en sciences sociales, il est vrai inégale, mais fournie. À cela, je vois plusieurs raisons : de façon générale, les éditeurs sont méfiants devant la production en sciences sociales et humaines, qui se vend difficilement. Une autre raison est plus structurelle : une large production russe s’est développée autour de projets de publications de documents d’archives, comme par exemple, l’immense et magnifique projet sur les campagnes russes autour de la collectivisation massive, soutenue en particulier par plusieurs projets français et coordonné par le grand historien russe des campagnes, décédé il y a peu, V. Danilov ; et aussi la publication, fondamentale, de 6 tomes de documents sur l’histoire du Goulag. J’évoquerai pour finir les publications de correspondances entre dirigeants, passionnantes.
Il est trop rare que de tels projets de traduction voient le jour alors que c’est une matière essentielle dans l’échange culturel et scientifique, et au-delà dans les relations entre deux mondes différents et proches à la fois.

Propos recueillis par Sophie Bertrand
mars 2005

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