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Compte rendu

Le livre de jeunesse, un enjeu majeur en Algérie

janvier 2005

Avec une population dont 70% comptent moins de 25 ans, le livre pour enfant est un enjeu majeur en Algérie et, comme le constatent les libraires, la demande grandit. Malheureusement l'offre ne répond pas toujours aux attentes du public.
Le livre de jeunesse, principalement importé, est cher tandis que les tentatives nationales - rares - peinent à répondre à la demande, aussi bien sur le plan de la quantité que de la qualité. La fabrication des ouvrages nécessite en effet la mise en œuvre de techniques qui ne sont pas toujours bien maîtrisées et est dépendante de la cherté des matières premières, principalement le papier, dont l'importation est soumise à des taxes et droits de douane.

Quant à l'école, dont la lecture est une des grandes missions, elle est confrontée à de nombreuses réformes. L'enseignement obligatoire du français première langue étrangère, à partir de la deuxième année d'école primaire, est entré en application à la dernière rentrée scolaire. Les matières d'éveil, comme la lecture, la musique et le dessin, abandonnées depuis trop longtemps, sont de nouveau enseignées.

Double mission donc pour les pouvoirs publics, selon les professionnels algériens : aider les professionnels du livre en adoptant des mesures en faveur de l'édition (production, promotion, valorisation de la création culturelle) et de la lecture publique.

Le 1er Salon international du livre de Jeunesse
C'est dans ce cadre que les organisateurs du 9e SILA ont créé le 1er Salon international du livre de Jeunesse, installé sur la mezzanine du hall d'exposition général. Et pour encourager les éditeurs à exposer dans cet espace exclusivement consacré à ce domaine, les stands étaient gratuits.
Le BIEF y proposait une sélection d'une trentaine d'éditeurs français composée d'environ 400 titres.

Ce salon n'a malheureusement pas rencontré la fréquentation escomptée, en partie à cause du manque de signalétique. Le public étant beaucoup plus nombreux au rez-de-chaussée, Omar Cheikh, libraire à Tizi Ouzou, partenaire du BIEF à l'occasion du salon, a finalement préféré, après les premières journées, descendre les ouvrages de jeunesse sur son grand stand général. Ce que les éditeurs jeunesse de la région PACA avaient eux aussi fait peu de temps auparavant...

Fréquentation faible également des écoliers sur le vaste espace d'animations, en raison de la simultanéité des dates d'ouverture du salon et de la rentrée scolaire. Janine Teisson, auteur jeunesse (Bayard, Syros, Actes Sud Junior, Le Seuil Jeunesse), invitée par le salon et dont la présence avait pourtant été annoncée, n'a guère pu animer de rencontres ou de séances de lecture auprès de jeunes lecteurs trop rares.

Concernant les ventes, Omar Cheikh précise que peu d'ouvrages jeunesse ont trouvé preneur compte tenu de cette faible fréquentation, mais surtout des prix, très élevés pour le public algérien.

Rencontre professionnelle autour du livre de jeunesse
Le BIEF avait été sollicité pour organiser une rencontre sur les thèmes « Livre de jeunesse à l'école » et « Éditer pour la jeunesse ». Y ont participé Hélène Wadowski (directrice du département jeunesse Père Castor chez Flammarion), Françoise Mateu (directrice éditoriale de Syros Jeunesse), Elisabeth de Farcy (directrice de la collection Découvertes, Gallimard), Anne Rabany (spécialiste du livre de jeunesse, professeur en IUFM) et Janine Teisson (auteur).

Cette rencontre a permis aux professionnels du livre algériens de revenir sur les problèmes qu'ils rencontrent, de poser aux éditrices présentes des questions concrètes en matière d'édition de livres jeunesse. Ainsi, Hélène Wadowski a exposé la corrélation des ouvrages et collections avec les différentes étapes de l'apprentissage de la lecture. Les éditeurs algériens et français ont pu discuter des opportunités et des formes de coopération possibles pour la production de livres adaptés au public algérien : coéditions, cessions de droits, impression sur place.

Une expérience pilote : Le Petit Lecteur
C'est dans le plus ancien quartier d'Oran que Le Petit Lecteur a décidé d'une expérience pilote en Algérie : une bibliothèque pour enfants. Inaugurée le 18 mars, après plusieurs mois d'aménagement et de formation de l'équipe de jeunes qui la gèrent aujourd'hui, elle a enregistré un millier d'inscriptions en une semaine. L'association dispose d'un fonds de 6 000 ouvrages, avec l'objectif d'atteindre 9 000 titres, à moyen terme. Ce fonds, dans les deux langues - arabe et français, se répartit en albums, livres, documentaires et romans.

L'association compte développer d'autres activités : animations, publication d'une revue trimestrielle, édition, formation aux métiers du livre (en collaboration avec l'IUT d'Aix-en-Provence)... Elle a déjà édité six titres et initié un concours de contes pour enfants.  « Notre souci est de donner une visibilité à la création pour la jeunesse en Algérie », explique sa responsable Zoubida  Kotti-Benmansour.

D'après l'article de  Brahim Hadj Slimane, paru dans la revue Livres.DZ, n°00, 2e trimestre 2004.

Le point de vue d'Anne Rabany
Inspectrice d'académie, chargée de mission en IUFM et professeur à l'université Paris-X (documentation et médiation culturelle)

Les enseignants que j'ai rencontrés pendant le Salon m'ont fait apprécier la quantité d'ouvrages religieux destinés aux enfants et l'importance des livres d'activités. J'ai été sensible aussi à la production en sciences et techniques pour les élèves de l'enseignement supérieur.
Au cours des conférences et de la rencontre professionnelle, la distinction n'a pas toujours été faite entre ouvrages de fiction et ouvrages documentaires, entre cahiers d'exercices donnés à l'école et cahiers d'activités, entre  presse pour la jeunesse et albums souples..., mais les préoccupations restent communes : qui écrit les documentaires pour les jeunes ? Quelle est la place du livre de fiction dans l'école et dans les familles ? Peut-on enseigner avec les documentaires ? Comment faire lire ?

De tous les débats se dégageaient les problèmes liés au développement d'une production purement algérienne et à la diffusion du fait du prix des livres et de la demande.

J'ai rencontré des bénévoles et des professionnels du Petit Lecteur d'Oran (voir ci-dessus), une association en relation avec l'association française Biblionef, des bibliothécaires, des enseignants en écoles maternelles privées et des auteurs.
Nous avons travaillé sur la différence entre conter, lire, lire les images. J'ai pu constater en lisant des textes de Pennart, Boujon, Solotareff, que les jeunes et les familles connaissaient bien le patrimoine de contes classiques, et qu'ils s'amusaient à pointer les allusions et les emprunts.

Le concept d'adaptation de la littérature patrimoniale pour les jeunes  intéresserait aussi les auteurs algériens. Ils souhaitent que les ministères s'associent et que les objectifs scolaires et les objectifs culturels convergent.

Le point de vue de Françoise Mateu (Syros Jeunesse)
Par rapport à l'édition précédente de la foire, il y avait  plus d'éditeurs et de livres de jeunesse. La présentation de la littérature de jeunesse me paraît indispensable à la fois à cause du regain d'intérêt suscité par la réintroduction du français dans la scolarité et de la disparité de niveau de maîtrise de la langue : dans certaines familles les parents ont toujours parlé le français, dans d'autres jamais, et les enfants le comprennent à peine. La littérature de jeunesse, quand elle présente des textes forts et bien écrits, peut servir de littérature intermédiaire tant au niveau d'acquisition de la langue qu'en termes de plaisir. Avec le développement du câble, l'accès à l'actualité culturelle est comparable pour les jeunes Algériens à celle de nos enfants et adolescents.

Le frein est plutôt financier. L'unique librairie de jeunesse d'Alger, Kitabi, qui m'avait invitée l'année dernière à rencontrer des enseignants d'écoles privées, n'a pas eu les retours escomptés dans les ventes, malgré l'enthousiasme suscité.

Je crois qu'au-delà de données économiques, le véritable problème c'est la formation simultanée tout au long de la chaîne libraires, formateurs, enseignants et parents, les bibliothèques de jeunesse n'existant pas.

À l'occasion de la rencontre professionnelle, j'ai établi un contact avec un éditeur algérien qui veut créer ses propres collections à partir d'un principe d'une collection déjà existante dans notre maison, Paroles de conteurs, et un autre qui veut commencer à publier quelques fictions peut-être en coédition. Enfin j'ai rencontré l'éditeur tunisien Cérès avec lequel je coédite un titre dans notre collection « ma vie à... », qui sera imprimé en 2005. D'autres titres devraient suivre.

Bien que l'Algérie n'ait pas signé la convention de Berne, j'aimerais beaucoup établir peu à peu des échanges.

Le point de vue d'Hélène Wadowski (Père Castor, Flammarion)
Mettre la jeunesse à l'honneur était une bonne initiative et l'on ne peut que féliciter les organisateurs de ce choix. Les quelques livres en langue arabe ou française publiés localement vus sur le salon ne constituent pas une édition jeunesse importante et structurée en Algérie.

Même impression dans les nombreuses librairies visitées (principalement celles de la rue Didouche Mourad) : peu de livres jeunesse, parfois un tout petit rayon avec des ouvrages en arabe et en français mais de qualité assez moyenne : surtout de courts contes illustrés vendus à des prix très bas (entre 1 et 2 €).
Pour les livres importés, afin que les prix de vente proposés correspondent au niveau de vie en Algérie, les éditeurs envoient souvent d'anciennes collections de poches. Chez Kitabi, seule librairie jeunesse d'Alger, il n'y a que des livres importés, mais ils sont chers et le choix est assez réduit.

La rencontre avec les professionnels du livre organisée dans le cadre du SILA les a montrés soucieux de développer une édition jeunesse à travers des questions concrètes sur les tranches d'âge, la corrélation des livres avec les programmes scolaires, les études de marché à réaliser dans le cas de la création de départements jeunesse.  Des échanges donc pertinents et intéressés.

Deux formes de coopération pourraient être développées. Vendre les droits et proposer à un éditeur algérien d'adapter certains titres pour une production et une impression sur place à moindre coût (notamment grâce au choix du brochage et du papier). Ou bien travailler en amont avec un éditeur algérien et lui proposer la production et l'impression en France d'une version moins chère (couverture souple par exemple). Produit en grande quantité, un certain nombre d'exemplaires pourrait être vendu en France, le reste en Algérie à moindre coût.

(Propos recueillis par Anne Riottot)


Anne Riottot
janv. 2005
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