Les cessions de droits de traduction vers la France des auteurs américains : encore une exception française ?
Ayant longtemps prospecté le marché anglophone pour les titres français, j’ai choisi dans ce billet de renverser la perspective. Comment se présente le marché français pour les responsables de droits étrangers américains ? Photographie à partir de rencontres et des réponses à un questionnaire que j’ai envoyé à un certain nombre d’entre eux.
Il y a unanimité à décrire un marché aux goûts imprévisibles et « idiosyncratique ». Plusieurs évoquent même une superstition attachée à ces droits étrangers : si un livre se vend en France, il ne se vendrait nulle part ailleurs dans le monde ! J’ignore si la règle s’applique dans les deux sens, mais je sais que souvent tous les autres pays achètent avant les éditeurs de langue anglaise…
Personne n’a mentionné, et c’est intéressant, la longueur du livre ou le coût de la traduction comme éléments majeurs, obstacles habituellement évoqués dans l’autre sens pour la traduction des auteurs français. Pas plus la francophonie de l’auteur ou sa proximité physique n’ont été évoqués comme des atouts, à l’inverse des États-Unis où un auteur absent ou qui ne parle pas anglais accroît l’hésitation à acheter. Le niveau des à-valoir est décrit comme moyen par rapport aux autres pays, mais non négligeable, comme cela peut être le cas pour des cessions vers la langue anglaise, où les éditeurs américains (ou de langue anglaise) achètent souvent les droits de traduction pour des sommes inférieures, paraît-il, à ce que payent les éditeurs chinois très souvent.
Mais tout peut évoluer… La France reste le territoire de prestige ultime pour les auteurs américains qui, s’ils ne sont pas encore connus de l’autre côté de l’Atlantique, ont du mal à trouver un éditeur…
Regardons les choses d’ici…
HarperCollins, Éliane Benisti
Mon enquête commence avec Brenda Segel, directrice du service des droits chez HarperCollins. Pour cette maison, le marché français est actuellement en deuxième place pour l’importance, après l’Allemagne. Ils vendent plus de fiction que de non-fiction et comptent, parmi leurs clients les plus preneurs, Flammarion, Laffont, Michel Lafon, Presses de la Cité, Philippe Rey, J’ai lu et bien d’autres. Les à-valoir peuvent aller de six chiffres à plusieurs milliers de dollars. Deux de leurs auteurs marchent particulièrement bien en France : Joyce Carol Oates (avec Les Chutes, publié chez Philippe Rey en 2005) et Daniel Mendelsohn (avec Les Disparus, paru chez Flammarion en 2007), tous deux lauréats de prix littéraires, le Femina étranger et le prix Médicis du roman étranger. Comme tendance actuelle, Brenda Segel note, outre la fiction et la non-fiction “narrative” de bonne qualité, des œuvres de nature philosophique…
Harvard University Press, L’Autre agence
Je poursuis mon enquête plus au nord, avec Stephanie Vyce de chez Harvard University Press, maison basée au sein de la prestigieuse université de Cambridge dans le Massachussetts. Pour Harvard, le marché français occupe la 4e position pour les cessions, après la Chine (Mainland China), leur premier acheteur, la Corée et l’Espagne. Ils ont conclu, en 2009, 13 contrats en France contre 45 en Chine (Mainland) et 1 aux Pays-Bas. En 2010, avec jusque-là 7 contrats, la France est en huitième position (derrière la Corée, la Chine, l’Italie, le Japon, l’Espagne, la Pologne, la Grèce)… Leurs ouvrages ont tendance à plutôt bien marcher sur le marché francophone, plus ceux du fonds que les nouveautés, et, parmi toutes les disciplines, c’est la philosophie qui se vend le plus. Au total, le marché français progresse aux yeux de Harvard et évolue de façon positive.
University of Chicago Press, L’Autre agence
Inès ter Horst, qui gère les droits étrangers pour University of Chicago Press, a rapporté 18 cessions depuis 2007, avec des éditeurs tels que La Découverte, Laffont, Actes Sud, Denoël, Vrin, Klincksieck, Complexe, Epel, Les Prairies Ordinaires, Les Presses du Réel, C&F Éditions, Questions théoriques, Musée d’histoire naturelle et les Éditions Leduc.
En illustration, voici une petite liste des titres cédés en France par cette responsable des droits : Marty Crump, Headless Males Make Great Lovers ; Goodman et Benstead, The Natural History of Madagascar ; Victor Stoichita, The Pygmalion Effect ; Robert Hariman, Political Style ; Howard Becker, Telling About Society ; Israel Scheffler, Conditions of Knowledge ; Khaled El-Rouayheb, Before Homosexuality in the Arab-Islamic World ; Vanessa Schwartz, It’s so French ; W.J.T. Mitchell, Iconology ; Sally Price, Paris Primitive (vendu en France uniquement) ; Camille, Gargoyles of Notre-Dame (vendu en France uniquement) et d’autres…
En Europe, la France est pour cette maison en troisième position pour les achats de droits, derrière l’Italie et l’Espagne. Mais dans le monde, ce sont les marchés de la Chine et de la Corée qui dominent. De leur point de vue, les éditeurs français achètent souvent les titres qui se sont aussi vendus dans d’autres pays. Mais les auteurs qui deviennent un peu connus en France sont suivis par leur éditeur et se vendent bien. Dernière remarque, les éditeurs français donnent l’impression de devoir réduire le nombre de traductions, vu le coût et les risques qui y sont associés.
Penguin/Vanessa Kling, La Nouvelle Agence
Pour Hal Fessenden, directeur des droits étrangers chez Penguin, le nombre de contrats vers la France est en baisse, mais le marché demeure l’un des plus actifs. Il cite comme exemple de succès récents ayant fait parler d’eux des ouvrages dans le secteur de la fantasy. En sciences humaines, les plus gros contrats s’effectuent dans le domaine affaires/finance/économie pour des ouvrages écrits par des auteurs déjà bien connus. « La “midlist”, là où l’on trouve souvent les premiers livres de nouveaux auteurs, souffre », mais c’est le cas dans tous les pays vers lesquels il vend.
Grove Atlantic, Éliane Benisti
Amy Hundley, chez Grove Atlantic, rapporte qu’en général elle conclut beaucoup de contrats avec les éditeurs français, surtout pour Jim Harrison, qui marche très bien sur ce marché. Elle considère la France comme un marché « mûr », qui a sa propre logique, et n’adhère pas au stéréotype que la France achète en dernier. Mais ils ne sont pas les premiers preneurs non plus, surtout en littérature, et même pour un titre entouré d’un « buzz ». Ils préfèrent attendre la publication du livre et les retombées dans la presse (ce qui ressemble beaucoup à l’attitude de leurs collègues américains dans l’autre sens…).
Maria Campbell, Maria Campbell Agency
Du point de vue de la scout Maria Campbell, le marché français pour les livres américains a toujours été un marché difficile, mais moins quand il s’agit de l’« entertainment fiction », surtout le genre policier ou le thriller. Elle constate un grand attrait en France pour des auteurs tels que Harlan Coben, John Grisham, Lee Child, Dennis Lehane, qui marchent plus fort en France que dans d’autres pays européens. Elle observe le succès, au début presque culte, d’auteurs comme Nick Hornby, Armistead Maupin ou Alexander McCall Smith, s’élargir avec leur édition en poche. Pour Maria Campbell, Les autres domaines fonctionnant bien sont la science-fiction et les « movie et télévision tie-ins ». En littérature, des auteurs comme Richard Price et Jonathan Safran Foer se vendent bien. Elle remarque que la non-fiction est beaucoup plus difficile à placer dans ce territoire.
Little, Brown & Co, L’Autre agence
Le marché français est robuste pour Tracy Williams, chez Little, Brown et Orbit. Depuis un an et demi, elle note la cession de fiction historique à Michel Lafon, de littérature à Grasset, de fiction grand public à Lattès, Calmann-Lévy et Albin Michel et de fantasy à Calmann, Bragelonne et Bibliothèque Interdite, parmi beaucoup d’autres. Elle trouve la non-fiction beaucoup plus difficile à placer, mais rapporte avoir vendu des œuvres de « popular science » à Lattès et Flammarion.
Pour Little, Brown & Co, la France domine le marché pour les droits étrangers en nombre de cessions. Et leurs livres fonctionnent bien en langue française. Elle cite les exemples de Michael Connelly et d’un titre du fonds paru chez Belfond, The Power of the Dog de Thomas Savage, ainsi que le livre de Stephenie Meyer pour adultes, The Host, publié chez Lattès.
Tracy Williams trouve, elle, que les éditeurs français sont plus lents à acquérir les droits de traduction que les autres pays en Europe. Elle a moins d’offres préemptives dans ce territoire et constate un attentisme par rapport à la vie du livre aux USA. La plupart des éditeurs avec qui elle travaille préfèrent attendre les épreuves plutôt que de lire le manuscrit.
Elle conclut en disant que le marché français est un lieu très important pour les auteurs, et se dit impressionnée par la capacité des éditeurs français à dénicher dans leur fonds de vrais trésors !
Houghton Mifflin Harcourt, L’Autre agence
Pour Debbie Engel, il n’y a pas une logique unique derrière les achats des éditeurs français. Elle leur vend tout type d’ouvrages, depuis les thrillers de Thomas H. Cook (au Seuil) à de la non-fiction comme Thanks ! de Robert Emmons (paru chez Pocket en 2010). Le seul livre à obéir à la règle de « l’exception française », déjà évoquée plusieurs fois dans ces entretiens, serait Mosque in Munich d’Ian Johnson qui, selon Debbie Engel, n’a été vendu qu’en France malgré son approche très internationale.
Titres cédés en 2010 par la French Publishers’Agency
• Derrida, pour les temps à venir, Collectif, Fordham University Press
• Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter, Darina Al-joundi, Feminist Press
• Sofiane B, Nouvelles d'Algérie, Maissa Bey, Words Without Borders
• Automassages bioharmoniques, Y. Blign, Inner Traditions
• Le kiosque et le tilleul, Georges-Olivier Châteaureynaud, Small Beer Press
• Le goût de l'ombre, Georges-Olivier Châteaureynaud,Small Beer Press
• La petite fille de Monsieur Linh, Philippe Claudel, Doubleday
• Queer Critics, François Cusset, Arsenal Pulp
• Mon autobiobraphie sprituelle, Dalaï-Lama, HarperOne
• Lune, Olivier de Goursac, Five Ties
• Au Café, Mohamed Dib, University of Virginia Press
• Le Talisman, Mohamed Dib, University of Virginia Press
• L'Histoire de l'Église à travers 100 chefs d'œuvre de la peinture, Jacques Duquesne, Francois Lebrette, Duquesne UP
• La Vie des Saints a travers 100 chefs d'œuvre de la peinture, Jacques Duquesne, Dusquesne UP
• L’eau, Antoine Frérot, University Press of New Hampshire
• Reportages pas vraiment rates, Gébé, Words Without Borders
• Interpénétrations, Nilufer Gole, Markus Wiener
• La Fayette, Gonzague Saint-Bris, Pegasus
• L'arrière-monde, Pierre Gripari, Words Without Borders
• Kiffe kiffe demain, Faïza Guène, Symphony Space
• Réconcilier l'Islam et la science moderne, Nidal Guessoum, IB Tauris
• L'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis, Michele Halberstadt, Pegasus
• Si je t'oublie Bagdhad, Inaam Kachachi, Brooklyn Rail
• L'énigme du retour, Dany Laferrière, Douglas & McIntyre
• La fin des paysages, Luc Lang, Brooklyn Rail
• Cruels, 13, Luc Lang, Brooklyn Rail
• Le monde des salons, Antoine Lilti, Oxford University Press
• L'instinct de mort, Jacques Mesrine, Tam Tam Books
• Kommunalka, Paola Messana, Palgrave
• Le traité des trois imposteurs, Georges Minois, University of Chicago Press
• L'hygiène de l'assassin, Amélie Nothomb , Europa
• Le chagrin d'amour, Frédéric Pajak, University of Nebraska Press
• La vie mode d'emploi, Georges Perec, Symphony Space
• L'angoisse de la première phrase , Bernard Quiriny, Subtropics
• Terre et cendres, Atiq Rahimi, Other Press
• La rêveuse d'Ostende, Eric-Emmanuel Schmitt, Europa
• Les mots et la terre, Schlomo Sand, Semiotext(e)
• Mystérieux Mozart, Philippe Sollers, Illinois University Press
• L'invention de la culture hétérosexuelle, Louis-Georges Tin, MIT
• Le laboratoire des poisons, Arkadi Vaksberg, Greenwood
• L'incendie du Chiado, François Vallejo, Words Without Borders
• L'herbe rouge, Boris Vian,Tam Tam Books
L'avis de Corinne Marotte, sous-agent
« L’évolution que je note entre 2005 et maintenant sur le marché français des acquisitions, c’est l’arrivée d’un nombre impressionnant de jeunes maisons, menées par des passionnés, dont certains viennent d’autres milieux professionnels ou continuent d’avoir une activité en parallèle, le temps de lancer la machine ou tout simplement pour assouvir leur passion. Cela donne un remarquable dynamisme et une grande curiosité, y compris pour la littérature étrangère, et plus particulièrement anglo-saxonne. Ces éditeurs-là, en fiction comme en non-fiction ou même en BD, sont engagés à tous les sens du terme. Ils lisent parfaitement l’anglais, n’ont pas peur d’acheter (y compris dans des domaines pointus – certains ne publiant d’ailleurs que des traductions et semblent tirer leur épingle du jeu, aidés par un formidable réseau des libraires) et ne commencent pas les rendez-vous sur la défensive, en regardant d’abord le nombre de pages d’un livre.
Ils ont une grande liberté de pensée et sont prêts, à l’occasion, à se lancer dans de gros projets parce qu’ils y croient. Ils ont compris le mot marketing et l’appliquent avec discernement au livre, qu’ils soignent souvent aussi en tant qu’objet. J’ai fait plusieurs contrats avec certains d’entre eux, si les à-valoir de départ sont modestes et s’ils ne s’intéressent pas d’emblée aux best-sellers, parce qu’ils n’auront pas les moyens de les acheter, ils connaissent très bien leur marché et sont prêts à prendre des risques. Certains aussi font revivre des titres du fonds, jamais traduits ou alors depuis longtemps épuisés. Notons aussi que les agents ne leur font pas peur.
Depuis le 1er avril 2009, date officielle de la création de L’Autre agence, j’ai vendu un peu de tout (avec un nombre de contrats plus important en non-fiction) : poésie, fiction littéraire ou plus grand public, thriller, documents (du très grand public au plus « motivé »), développement personnel, sciences, économie, philo, écologie, art, young adults fantasy, graphic novel, etc.
Il m’est arrivé plusieurs fois ces derniers mois d’être le premier pays à vendre ! Mais l’argument qu’un livre s’est vendu dans quinze pays (mais toujours pas en France) n’est pas des plus efficaces – hélas ! – et certains livres, très bons, restent invendus en France. On ne sait pas à l’avance ce qui va se passer. Il y a une grande variété dans le goût des éditeurs, avec des tendances comme la fantasy en ce moment. Et une multitude de niches.
En non-fiction, se vendent notamment les livres de fonds plutôt sérieux, même si c’est pour des sommes inférieures à d’autres pays. Mais j’ai vu récemment des à-valoir allemands (en fiction cette fois) qui n’étaient pas tellement supérieurs à ce que j’avais obtenu en France. Et il est vrai qu’on trouve peu de non-fiction étrangère sur les listes de best-sellers trustés par les stars et auteurs nationaux. Il y a bien sûr des exceptions à cette règle, comme Joseph Stiglitz, mais il est encore trop tôt pour le dire.
Il me semble que la France est un marché assez dynamique (notamment pour les raisons évoquées plus haut), même si un peu imprévisible (et par conséquent un peu difficile) et bien sûr affecté par la crise et les questionnements sur l’avenir. Il reste ouvert et même friand de ce qui vient des États-Unis, avec, maintenant, une recherche pour des choses plus originales.
Le bouche-à-oreille et les libraires peuvent faire toute la différence ; et quand ça marche, ça décolle. Les délais de décision et certains processus ne se sont pas raccourcis au cours des dernières années ».