S’adapter au rythme de l’audiovisuel ?
Pour la deuxième fois, les organisateurs de la Foire internationale du livre de Turin ont sollicité le BIEF pour la programmation d’un débat autour de l’adaptation audiovisuelle. Conduite par Isabelle Fauvel, d’Initiative Film, mandatée par le BIEF à cette occasion, cette table ronde confrontait deux modes de collaborations différents – celui avec la télévision et celui avec le cinéma –, sans oublier le focus de Grégory Messina des éditions Robert Laffont sur le milieu professionnel américain de l’audiovisuel.
Sylvie Cann des éditions du Cherche Midi a rappelé, de son côté, le problème que soulevaient les délais extrêmement longs des prises de décision des chaînes de télévision. Ils dépassent généralement toujours la durée maximale d’une option prise par un producteur sur un titre en vue de l’adapter. Il serait donc nécessaire que les éditeurs prolongent le temps de l’option afin de prendre en compte les contingences du domaine audiovisuel. La réticence des éditeurs à cet ajustement est due au fait qu’un titre peut se trouver ainsi bloqué plusieurs années sans qu’au final aucune adaptation ne soit effective. Ces réalités illustrent à quel point la collaboration entre monde de l’audiovisuel et monde de l’édition peut s’avérer complexe. Deuxième écueil contextuel, celui de la crise économique, qui impose des négociations financières à la baisse. Moins de budget pour faire le film et moins de garanties conduisent souvent à des accords un peu difficiles sur les montants des droits de cession.
Mettre les atouts du côté du livre
Les éditeurs ont parfois des difficultés à sélectionner au sein de leur catalogue les titres susceptibles d’être adaptés à la télévision. Trouver le bon candidat est d’autant plus incertain que la ligne éditoriale des chaînes de TV est parfois confuse, obéissant au seul critère du consensuel (exception faite d’Arte et de Canal + dans le paysage cathodique français). Cette tendance conduit implicitement à une autocensure de la part des détenteurs de l’offre, les éditeurs. Pour clore le constat, une baisse proche de 50% des investissements dans la production télévisuelle française est attendue. Mais loin de se ranger dans une vision pessimiste, Sylvie Cann précise que la télévision vit une transition : arrêt de la publicité après 20h sur France Télévisions, concurrence des chaînes accrue par la TNT et la TV numérique… Première conséquence de ces évolutions : les producteurs doivent dans cette configuration trouver des sponsors qui puissent par ce projet pallier au manque à gagner de la suppression de la pub en soirée. Second effet, vertueux celui-ci, les investisseurs ont besoin de garanties, et un livre qui a trouvé son lectorat en est un.
Ce dernier aspect, comme le soulignent conjointement Isabelle Fauvel et Grégory Messina, est aussi vrai pour le cinéma. Du coup, des passerelles sont créées, comme le marché du film de la Scelf, pendant le Salon du livre de Paris, les initiatives de la Foire du livre de Francfort, qui s’allie à la Berlinale, et, bien sûr, la Foire internationale du livre de Turin. Si les opportunités internationales ont tendance à se multiplier, il est plus que nécessaire de respecter un certain nombre de règles que rappellent Grégory Messina en ces termes :
- Promouvoir essentiellement des livres qui ont bénéficié d’une ou de plusieurs traductions, a minima en anglais,
- Aux États-Unis, bien séparer d’un côté les majors et les studios, de l’autre les indépendants, qui fonctionnent souvent sur un coup de cœur, y compris pour un ouvrage oublié d’un fonds éditorial,
- Si un livre a trouvé un écho particulier dans un autre pays que la France, c’est important de le préciser,
- Les Américains travaillent souvent via des agents qui sont parfois basés en Europe. Ce sont des intermédiaires incontournables.
Travailler du texte à l’image est un processus au long cours, encore plus à l’échelle internationale. Le réseau, des outils, des temps de rencontre sont les trois piliers solides de ces échanges évolutifs.
Et Grégory Messina ajoute : « Comme à toutes les foires internationales, les échanges entre professionnels du livre et de l’audiovisuel à Turin sont très utiles. La spécificité de Turin est évidemment de rencontrer les producteurs italiens que, en général, je ne vois ni à Francfort ni à Londres. Même si je ne trouve pas tout de suite un projet sur lequel je peux collaborer avec les producteurs présents, les rencontres en face à face sont essentielles dans ce métier. Pour ces producteurs, je comprends mieux leurs goûts et ce qu’ils cherchent comme projet. Maintenant que je les connais, je peux les contacter le jour où le livre parfait apparaît ».
De même, pour Sylvie Cann, « L'esprit particulier qui préside aux rencontres interprofessionnelles organisées dans le cadre de l'IBF du Turin doit beaucoup à la qualité de l'équipe de Stefano Trinchero qui associe à la fois le sérieux et une rare disponibilité. Le sens de l'accueil semble inné aux Piémontais, et cela favorise d'autant plus les échanges informels qui se révèlent très intéressants et permet aux rendez-vous professionnels de se dérouler sur un mode plus convivial. La qualité des échanges s'en trouve renforcée, ce qui est très précieux pour établir des contacts durables. J'ai ainsi beaucoup apprécié de pouvoir parler très ouvertement avec les représentants des grands studios de cinéma américains, qui sont plus attentifs et disponibles que lors des festivals internationaux de cinéma.
La particularité de rencontres entre éditeurs et producteurs permet à chacun de mieux se comprendre et de cerner les besoins de l'autre. Il est aussi très utile de connaître les mécanismes de décision propres aux firmes étrangères. Ma rencontre avec une productrice roumaine a été fort utile pour établir les bases d'une future collaboration. L'IBF de Turin favorise tout cela mieux qu'ailleurs, grâce au cadre presque intime qui est préservé, malgré le nombre élevé des participants. En résumé, un lieu à fréquenter pour tout porteur de projet du livre à l'écran et tout producteur en quête de perle rare ».