Trois partenaires s’étaient associés au BIEF pour que ces journées soient menées à bien : l’AIE (Association italienne des éditeurs), la Foire du livre Jeunesse de Bologne et les Services culturels de l’ambassade de France en Italie. La Province de Rome avait aussi apporté son concours en accueillant les professionnels français et italiens dans l’imposante salle du Conseil provincial, située dans le palais Valentini, devenue pour un temps chambre d’écho des différentes réflexions que suscite l’état du marché du livre pour la jeunesse en France et en Italie et des échanges éditoriaux en la matière.
A l’extérieur, comme une illustration de ces rencontres, la première édition de « La Tribu des lecteurs », une fête de la lecture destinée à la jeune génération, s’installait dans les rues avec de nombreux auteurs et illustrateurs, dont des Français déjà bien connus du public italien. Tout comme les créateurs italiens avaient tenu le haut du pavé lors de leur invitation d’honneur au Salon du livre de jeunesse de Montreuil, une « réciprocité dans les échanges » dont l’importance a été soulignée par l’ambassadeur de France en Italie, Jean-Marc de la Sablière, renforcée par les bonnes performances des Italiens dans l’exportation de leurs ouvrages en traduction, rappelées par Alfieri Lorenzon, directeur de l’AIE.
Si Alain Gründ, Président du BIEF, a mis en évidence la logique de la coédition « dans un secteur où l’image joue un rôle essentiel pour éveiller au plaisir de lire et aux sensations », ce qui apparaissait fondamental à Nicola Zingaretti, Président du Conseil provincial de Rome, c’est « d’encourager chez les jeunes la critique par le récit pour éviter l’homologation culturelle, la suprématie de la télévision et d’Internet ». De belles introductions aux interventions thématiques des professionnels qui allaient suivre.
L’édition de jeunesse en France : toute une histoire
Pour les acteurs français du secteur, l’édition jeunesse a une histoire, qui aurait commencé avec des œuvres du patrimoine – Les Aventures de Télémaque de Fénelon, les ouvrages de la Comtesse de Ségur, Le Petit Prince – et continué avec des créations éditoriales. Selon Hedwige Pasquet, Directrice générale de Gallimard Jeunesse, c’est à partir des années 70 que se crée une véritable dynamique, liée entre autres à des maisons comme l’École des loisirs, Bayard ou Gallimard Jeunesse…
Avec la diversification par l’âge – du bébé à l’adulte –, la diversité des genres – du classique à l’entertainment –, c’est une édition qui ne manque pas d’atouts et a su innover sans cesse : « Faire se rencontrer des grands auteurs et des illustrateurs, passer au format poche pour partager le savoir avec le plus grand nombre, exploiter différentes techniques formelles, développer des coéditions ».
Les années 80 ont marqué le développement de la littérature pour la jeunesse puis, la décennie suivante celle d’« un nouveau langage visuel, se référant parfois à l’art contemporain (comme, par exemple, aux éditions du Rouergue ou chez Thierry Magnier… ». Après la période de l’édition multimédia sur CD-rom, en 2000 va régner le grand format en littérature (Harry Potter, les livres de Philip Pullman), qui signe aussi une mise en avant de l’auteur et de sa notoriété.
Les années 2000 ont été aussi celles de la multiplication des licences, des univers, des produits dérivés et des pop-up, pour arriver aujourd’hui à des livres d’animation connectés à Internet.
N’a pas été omis dans cet inventaire qualitatif dressé par Hedwige Pasquet l’enrichissement apporté à certains catalogues français par l’innovation graphique des illustrateurs italiens.
La plus forte progression du marché du livre en France
A cette riche production correspondent des chiffres en expansion. En France, l’édition pour la jeunesse représente la plus forte progression du marché du livre en général. Dynamique au plan domestique, où elle bénéficie, faut-il le rappeler, des effets du prix unique sur la diversité des libraires qui la soutiennent, ainsi que des enseignants et de différentes associations très actives, l’édition jeunesse française s’exporte bien.
Dans un marché en croissance continue, fragilisé néanmoins par une inflation de l’offre (près de 9 000 nouveautés produites par Hachette et les maisons du groupe, les éditeurs du groupe Editis, Flammarion, La Martinière, Gallimard, Actes Sud, Albin Michel, Nathan et nombre de petits éditeurs) et l’exigence du public d’une rotation importante des nouveautés, la question pour les éditeurs français est d’assurer une place à leur production.
Pour les éditeurs italiens, il s’agirait plutôt de consolider la place de l’édition jeunesse – « un marché qui semble fixe », selon l’éditeur Carlo Galluci – sur l’ensemble du marché du livre.
L’édition de jeunesse en Italie à la recherche d’une consolidation
D’après Antonio Monaco (éditions Sonda, responsable du secteur jeunesse à l’AIE), citant les chiffres du bureau d’études de l’AIE et de l’ISTAT, avec une croissance constante, un doublement du nombre d’éditeurs – au nombre de 180 –, la concentration autour de 5 grands groupes, Mondadori, RCS, Giunti, De Agostini, GEMS, « l’évolution dans les deux pays est à peu près semblable, mais la taille des marchés reste différente ».
En 2008, l’édition pour la jeunesse en Italie a publié 4 000 nouveautés par an contre 9 000 en France, produit 31 millions d’exemplaires contre 110 millions en France. La dépense moyenne par habitant est de 9,35 euros par an dans la Péninsule contre 27,76 euros par an dans l’Hexagone.
Mais, signal très positif dans un pays où le taux de lecture est inférieur à beaucoup d’autres pays européens, ce taux est plus important chez les jeunes. Autre bonne nouvelle pour les éditeurs italiens du secteur : dans la diminution de l’écart entre le nombre de titres importés et exportés en traduction, le domaine de la jeunesse est l’un des plus concernés. Avec plus de 1 000 titres vendus en 2007, il a crû de 106,6% sur 5 ans.
C’est la diffusion de la production qui pose problème. En l’absence de prix unique, les chaînes influent sur l’offre, cette situation entraînant, on l’a senti lors de ces tables rondes, une dimension plus militante des éditeurs : appel à un soutien à même de « garantir la diversité du paysage éditorial ».
Le livre d’art pour enfant : moins implanté en Italie qu’en France
Pico Floridi, responsable des droits étrangers des éditions Il Castoro, est venue parler d’« un genre peu fréquenté en Italie, malgré le patrimoine artistique le plus important au monde » : seulement 2,3% de la production en 2008 et des productions souvent isolées.
Un tournant a néanmoins été pris lors de la création en 1970 de la collection « L’art pour les enfants » (Piemme), puis de la publication par Mondadori de biographies de grands artistes. D’autres collections ont suivi, « L’art dans les mains », « Perles d’art », les livres de la section « Libri ad arte » de Panini, ou encore la production de la maison Corraini à Mantoue, avec les livres-objets de Bruno Munari, ainsi que la revue Arte Bambini, éditrice aussi d’albums. Et s’il y a peu de livres d’art pour enfants, rappelons qu'il y a une grande présence de l’art graphique dans les livres pour la jeunesse italiens.
Leur peu de place dans les catalogues est lié aux difficultés de production (coût et travail) ajoutées aux problèmes de droit de reproduction des images et au manque d’intérêt de la part des musées pour participer à des coéditions.
En France, à l’inverse, comme l’a rappelé Didier Baraud (Palette...), dans les années 80 le Centre Pompidou va jouer un rôle important pour ce type d’édition, en créant la première collection d’art moderne pour enfants « L’art en jeu », qui sera suivie de « L’enfance de l’art » publiée par la RMN, ou encore de la revue Dada d’initiation à l’art.
Tous les éditeurs s’y mettront : Autrement, Gallimard, Hatier, Albin Michel, l'Ecole des loisirs, Milan… Les éditions Palette... sont les seules spécialisées uniquement dans ce secteur avec une production d'une centaine de 100 titres par an. Mais Didier Barraud le sait, « pour un éditeur étranger, ce type de livre représente un risque, car il devra atteindre un certain prix de vente », et il déclare d’ailleurs : « C’est avec les Italiens qu’on travaille le plus mal ». C’est clair, il faut de la passion, un feu sacré pour faire ce métier…
L’album et le livre illustré : genre majeur en France et en Italie
« Pourquoi faisons-nous tout cela ? », se demande d’ailleurs Carlo Galluci, directeur de la maison du même nom fondée il y a 8 ans, à propos de l’album illustré en général. « Cela correspond à une ambition culturelle et à une filiation : les grands cinéastes italiens étaient souvent aussi dessinateurs (Fellini, Scola…) ». En Italie, il y a une « tradition d’art liée à l’illustration, mais tout ça ne s’est pas transmis dans l’album illustré, qui reste cantonné aux enfants jusqu’à 6 ans ». « Les grandes maisons sont entrées dans le marché de l’album illustré, Mondadori par exemple, et, parmi les 380 albums illustrés en nouveautés produits par an, on compte une part importante de traductions, qui expliquent pour une part la croissance de ce marché ».
Pour se réapproprier ce marché, il faut créer « une école nationale » qui fait défaut en Italie. De petites maisons peuvent y contribuer. Tout comme dans les années 60, le genre a su se dégager de contraintes éducatives avec des auteurs comme Calvino et Moravia, puis des illustrateurs comme Munari, grâce auxquels l’édition jeunesse s’est ouverte à l’international et « est sortie de son enclos d’édition mineure ».
L’album, genre majeur aussi en France où, Sandrine Mini (Syros) l’a rappelé, son marché (en hausse), destiné aux 0-8 ans, occupe 26% du marché du livre pour la jeunesse : sur 9 000 nouveautés en 2009, 2 500 faisaient partie de cette catégorie, elle-même divisée entre le marché de la licence et des héros), d’un côté, et les albums de création, « une forme d’expression spécifique », de l’autre. Autre point commun avec l’Italie évoqué par Sandrine Mini, la liberté de création qui a succédé à une transmission pédagogique des images (avec des illustrateurs comme Claude Ponti, Harlin Quist…), parfois jusqu’à « un renversement texte/image ».
En France, dix éditeurs se partagent 65% de ce marché, dont un signe supplémentaire de bonne santé est « l’augmentation de la part du fonds ».
Le roman jeunesse a la faveur des éditeurs et des libraires
C’est un secteur que les éditeurs des deux pays couvent d’un même regard. Secteur prometteur pour Sergio Fanucci (Sergio Fanucci editore), ce qui explique que « l’offre des Italiens est plus soignée ici que pour l’édition en général. Avec 8% de l’ensemble du CA, il devient une ressource importante pour le pays et pour les libraires ». Le nombre de nouveautés (1 747) a plus que doublé en 10 ans.
La couverture joue un rôle fondamental, en Italie, les formats augmentent avec l’âge (de 6 à 17 ans), « les livres grandissent jusqu’à ressembler à ceux des adultes ». Même constat de la part d’Hélène Wadowski (Flammarion) qui note un « glissement progressif dans le domaine visuel. On est passé d’un choix enfantin à un choix très large ».
« L’édition jeunesse n’a jamais vendu autant de livres, mais les jeunes ne revendiquent pas le statut de lecteurs », a relevé aussi Hélène Wadowski. Pourtant les ventes de « la lecture » en France, poche et grand format confondus, représentent 40% du total, avec des « phénomènes de bascule » entre les deux formats. En 2009 : en volume, le poche représentait 66% des ventes et en valeur 40 % alors que le grand format en représentait 60%.
Le roman jeunesse est aimé des libraires, mais aussi parce qu’il est à l’origine de phénomènes éditoriaux : Twilight dépasse aujourd’hui Naruto, avec 53 millions de CA réalisés, 3 millions d’exemplaires vendus et un film. Plusieurs raisons à cela : le grand format a réconcilié les lecteurs avec les gros livres, avec le bonheur de retrouver le livre tous les soirs, il joue sur l’effet série et a revalorisé le livre-cadeau.
Du côté des lecteurs, Hélène Wadowski note le succès des romans historiques, dont on avait prédit la disparition et du fantastique qui « permet de s’évader en période de crise », alors que Sergio Fanucci relève que « la fiction italienne a remplacé la non-fiction pour aborder les problèmes des jeunes ».
Une mise en commun de deux originalités
Ces exposés denses et fortement illustrés d’exemples, qu’il est impossible de citer tous ici, ont montré les croisements des univers éditoriaux pour la jeunesse dans les deux pays, mais aussi toute une série de variables portant sur la production, la commercialisation et le lectorat.
En ce qui concerne les échanges de droits, malgré la proximité géographique et les liens traditionnels, les deux pays doivent conquérir de nouveaux partenariats, de nouveaux débouchés, dans un secteur où chacun semble regretter l’insuffisance de l’intérêt porté à l’autre.
Une nouvelle dynamique peut se trouver du côté des petits éditeurs, attirés par la créativité commune, bien représentés lors de ces journées. « La simple coédition ne suffit plus : il faut créer des dynamiques internes européennes », comme l’a déclaré Antonio Monaco. Pour suivre notamment les évolutions du secteur numérique. Les Italiens ont insisté là-dessus, plus que leurs confrères français peut-être : les pays européens auraient une obligation quasi morale de travailler ensemble contre l’invasion anglo-américaine du secteur.
Il faut « renforcer les occasions de rencontres » comme celle-ci, « faire une halte », selon les expressions d’intervenants italiens. Ces « confrontations d’expériences respectives », suivies par deux demi-journées de rendez-vous de travail individuels, semblent finalement répondre à des objectifs forts, au-delà de ce moment de partage entre la cinquantaine de participants présents – 20 Italiens et 26 Français – repartis de Rome avec en tête ces enjeux européens pour le livre de jeunesse de demain.
Catherine Fel
La Tribu des lecteurs : une fête du livre de jeunesse à Rome
Du 2 au 6 juin, à l’occasion de la fête de la République italienne, quinze grands tipis ont été dressés sur les places du centre historique de Rome pour promouvoir la lecture chez les enfants et favoriser une meilleure connaissance de l’édition jeunesse italienne et internationale. La « Tribu des lecteurs » est une initiative lancée en 2010 par l’association PlayTownRoma et soutenue par la province de Rome en collaboration avec la chambre de commerce, dans un pays où seuls 42% de la population adulte déclare lire au moins un livre par an.
Dans chaque tipi, un éditeur italien présentait sa production, de même que les livres d’auteurs et illustrateurs étrangers d’inspiration semblable. Une trentaine d’éditeurs ont participé à la manifestation, mettant à la disposition du public plus de 700 titres. Pour les organisateurs, l’enjeu était non seulement de sensibiliser les jeunes au monde du livre, mais aussi et surtout de les faire participer à une véritable fête de la culture, au fil de 150 rencontres, ateliers, lectures, expositions organisés dans plus d’une vingtaine de lieux : écoles, librairies, théâtres…
L’implication très intense des établissements scolaires a permis d’associer en amont les enfants ou adolescents de Rome et des environs, avec l’organisation d’un concours – « Choix des classes » – pour sélectionner les meilleurs livres publiés en 2009.
La France a été particulièrement à l’honneur pour cette première édition, conformément aux vœux des maisons d’édition italiennes, qui ont entre autres choisi d’inviter Thierry Dedieu, Bernard Friot, François Place, Claude Ponti, ou encore Kimiko, tandis que l’ambassade de France et le Centre culturel Saint-Louis avaient de leur côté associé à la manifestation Christian Epanya, Aurélia Fronti et Pef.
La promotion du livre jeunesse continuera au cours des prochaines années à être une priorité du service culturel de l’ambassade de France en Italie, déjà très actif dans les domaines du théâtre contemporain d’une part – avec le festival « Face à face », monté en partenariat avec une vingtaine de théâtres sur l’ensemble du territoire italien et qui donne lieu chaque année à plusieurs traductions et publications – et du roman d’autre part, avec la manifestation « FFF » (Festival de la Fiction Française), qui a permis pour la première fois, en 2010, à une douzaine d’auteurs francophones de dialoguer avec leurs pairs italiens et de rendre sensibles les proximités ou les divergences quant au traitement de certains thèmes.
Christine Ferret, attachée culturelle pour le livre et les médiathèques, service culturel de l’ambassade de France en Italie