L’éditrice de Pupa, F. Cihan Akkartal, et Alina Reyes, dont elle a publié la
traduction d’Une nuit avec Marylin et de La dameuse, se sont rencontrées pour la première fois à la foire d’Istanbul en novembre 2009.
Questions croisées autour de leur relation éditoriale singulière avant cette rencontre.
BIEF : Pouvez-vous nous parler de cette rencontre ?
F. Cihan Akkartal : J’ai rencontré Alina Reyes dans le cadre du 1er festival Tanpınar de littérature, à l’occasion d’une lecture publique de certains passages d’Une Nuit avec Marilyn. J’ai donc eu la chance ensuite de pouvoir mieux la connaître.
Alina Reyes : J’ai eu l’heureuse surprise de rencontrer une éditrice toute jeune, très dynamique, très gaie, ambitieuse, libre, enfin une personne qui croit vraiment à ce qu’elle fait ! Au milieu de l’industrie qu’est souvent devenue l’édition, c’était un moment de grande fraîcheur, et aussi d’espoir.
Parmi mes éditeurs étrangers, ceux que j’ai rencontrés étaient tous très différents les uns des autres et j’ai eu des rapports différents avec eux, il n’y a pas vraiment de règles. Cependant, la distance est appréciable quand on parle avec un éditeur étranger, on n’est pas forcément au courant des petites affaires du secteur, on ne traite pas directement des contrats avec lui, etc. Cela rend la relation plus légère et, en même temps, plus centrée sur l’œuvre elle-même. Pour l’éditeur étranger, vous êtes un auteur étranger, il ne vous voit pas de la façon dont on vous voit dans votre pays, où le plus souvent, si je puis dire, on ne vous voit plus. Votre nouveauté lui apparaît mieux, de même que vous apparaît sa nouveauté et celle des lecteurs qu’il représente.
BIEF : F. Cihan Akkartal, comment avez-vous découvert l’œuvre d’Alina Reyes ?
F. Cihan Akkartal : J’ai découvert Une Nuit avec Marilyn et La Dameuse via l’agence littéraire Kalem. Et nous avions déjà collaboré avec Zulma, l’éditeur français des ouvrages d’Alina Reyes. Ma décision de la publier était un challenge, car notre maison était jeune et ma vie d’éditrice plus courte encore. La maison était en train d’établir son identité sur un catalogue constitué de titres littéraires singuliers ; et ma lourde tâche était de continuer dans cette voie. En Turquie, une maison d’édition qui publie seulement de la fiction, et rien d’autre, doit, pour survivre, maintenir une balance fragile entre la qualité littéraire des titres et leur revenu potentiel sur le marché.
BIEF : Quel écho l’œuvre d’Alina Reyes a-t-il trouvé en vous ?
F. Cihan Akkartal : J’ai écrit à l’auteur la nécessité que je ressentais de traduire moi-même La Dameuse, pour mieux découvrir son univers d’écriture. Et j’ai fini par devenir également la cotraductrice d’Une Nuit avec Marilyn. Tout en pressentant le risque que représente la proximité avec ce genre de texte.
Le personnage de Marie-Rosella dans La Dameuse – qui n’arrive pas à trouver un langage qui lui soit propre pour exprimer et extérioriser son expérience traumatique – m’a fait penser aux Marie-Rosella de mon pays, les femmes opprimées, qui n’ont pas récupéré leur voix dans la conscience collective turque.
Une des questions justement liées à la traduction a été l’absence d’un vocabulaire en langue turque, correspondant à celui de la langue française, concernant l’usage des mots liés à la sexualité. J’aurais pu profiter de la richesse de l’expression écrite dans la littérature ottomane pour évoquer la sexualité, mais cela aurait pu apparaître comme un choix politique par rapport à la réforme de la langue turque qui a accompagné l’établissement de la république. Rétrospectivement, je me dis encore que j’aurais dû oser.
BIEF : Alina Reyes, que représente pour vous la publication de vos livres en Turquie ?
Alina Reyes : Je suis très heureuse que mes livres érotiques soient publiés en Turquie. Il y a dix ou douze ans, l’une de mes traductrices pour un autre texte, chez un autre éditeur, avait dû subir un procès. Malgré tout, d’autres traductions ont suivi, et ça passe. C’est très important, l’érotisme doit passer par la littérature et par l’art. Sinon il ne reste que l’industrie pornographique et son corollaire, le puritanisme vengeur. La littérature et l’art servent précisément à dire et à montrer ce que la pudeur et les règles de la vie sociale nous empêchent de dire. Il faut pourtant que cela soit dit, si nous ne voulons pas étouffer dans le refoulé ! C’est valable pour certaines questions politiques comme pour l’érotisme. En Turquie comme partout.
BIEF : Quelle a été la vie du livre en Turquie ?
F Cihan Akkartal : Une Nuit avec Marilyn et La Dameuse ont été tirés à 1 000 exemplaires, tirage modeste qui est le tirage moyen des titres littéraires étrangers sur le marché turc. Le livre est couramment en circulation dans les grandes villes et aussi dans les centres anatoliens, dans les chaînes de librairies aussi bien que dans les librairies locales.
Ces deux titres ont reçu une réaction positive de la part de la critique féministe, déjà familiarisée avec l’œuvre d’Alina Reyes, Le Boucher ayant été précédemment traduit en turc.