La Foire du livre de Porto Alegre – capitale du Rio Grande do Sul, l’État brésilien le plus au sud du pays –, qui s’est tenue cette année du 30 octobre au 15 novembre, existe depuis plus de 50 ans. De l’avis général des professionnels du livre brésiliens, c’est l’un des événements les plus aboutis du secteur en termes d’organisation. La foire se tient en plein air, sur une place du centreville de Porto Alegre, où sont répartis les stands brésiliens, les stands internationaux et un espace jeunesse. Résolument grand public, la foire accueille un très grand nombre d’animations et aimante d’autres manifestations culturelles dans la ville. Forte de
cet encourageant succès, la Câmara Rio-Grandense do Livro, organisatrice de la foire, cherche aujourd’hui à y développer les échanges professionnels, de façon à pérenniser cette dynamique à travers ses principaux acteurs que sont les éditeurs et les libraires.
L’ambassade de France au Brésil disposait cette année, à l’occasion de la « Saison de la France au Brésil », d’un « stand français », tenu par la librairie française de São Paulo. Un certain nombre de titres, traduits du français vers le portugais du Brésil, avec l’aide du programme d’aide à la publication de l’ambassade, y étaient présentés. En 2009, ce sont près de 70 titres qui en ont bénéficié et 50 autres qui ont été labélisés « Saison de la France au Brésil » (mis en valeur dans les points de vente). Tout au long de l´année, des auteurs français ont participé, dans tous les domaines des idées et de la création littéraire, à des « caravanes » organisées en lien avec les principales manifestations littéraires du pays. La Foire du livre de Porto Alegre avait été identifiée par les services de l’ambassade comme le volet sciences humaines et sociales de la programmation de la « Saison de la France au Brésil ». À ce titre, 6 auteurs de sciences humaines et sociales étaient également invités par l’ambassade, parmi lesquels : François Jullien, François Dosse, Bertrand Badie, Olivier Mongin, Michel Maffesoli et Jean-Pierre Faye.
Une illustrations : la réunion entre éditeurs français et brésiliens
C’est dans ce contexte très favorable que se sont déroulées les 6 et 7 novembre les rencontres entre éditeurs de sciences humaines et sociales français et brésiliens, organisées par le BIEF, en partenariat avec le Bureau du livre de l’ambassade de France au Brésil et la Câmara Rio-Grandense do Livro. Une vingtaine d’éditeurs brésiliens de São Paulo et de Rio sont venus y assister, ainsi que les éditeurs gauchos (c’est-à-dire du Rio Grande do Sul). Du côté français, cinq maisons étaient représentées : les PUF, la Découverte, Dunod, Armand Colin et Payot-Rivages.
Une première journée a été réservée à des présentations suivies de débats sur l’édition de sciences humaines et sociales dans les deux pays, avec des interventions de Jean-Guy Boin (BIEF), Paul Garapon (PUF), Angel Bojadsen (Estaçao Liberdade) et Valdir Prigol (Unochapeco, représentant de l’Association brésilienne des éditeurs universitaires). Le BIEF a bénéficié de la présence d’auteurs français qui sont venus pour parler de leur spécialité : Bertrand Badie, qui est intervenu sur les évolutions récentes de la recherche en sciences politiques, et François Dosse, qui a présenté une synthèse sur les axes problématiques en sciences sociales, philosophie et histoire. Carlos Milani, professeur de sciences politiques, spécialisé dans les relations internationales à l’Université fédérale de Salvador de Bahia, et Juremir Machado, sociologue, ont présenté quant à eux les points forts de leur discipline respective au Brésil et les rapports actuels que celle-ci entretient avec la même discipline en France.
Des rendez-vous individuels entre éditeurs français et brésiliens se sont succédé lors de la deuxième journée. Représentant des maisons ne participant pas à Francfort ou n’ayant pas d’activité « historique » de traduction depuis le français, les éditeurs brésiliens étaient souvent inconnus des responsables de droits français présents, ce qui a donné lieu à de fructueux échanges. L’évolution vers une demande plus fréquente des droits mondiaux pour la langue portugaise de la part des interlocuteurs brésiliens peut être imputée à l’entrée en vigueur progressive dans tous les pays concernés de l’accord orthographique sur la langue portugaise (date limite de l’entrée en vigueur obligatoire pour tous : 2012), souvent en faveur d’une simplification de l’écriture, qui se trouve être l’option orthographique brésilienne. Cet accord rendra la circulation des oeuvres entre tous les pays concernés sans doute plus fluide qu’auparavant*.
Mes remerciements à Jérémie Desjardins (bureau du livre de l’ambassade de France) pour les informations qu’il m’a transmises.
Questions à Angel Bojadsen, directeur éditorial de Editora Estação Liberdade
Fondé à la fin des années 1980, d'où son nom célébrant l'avènement de la démocratie, Estação Liberdade est un éditeur de littérature et de sciences humaines. Nombreuses sont les traductions d'auteurs français au catalogue : Gérard Haddad, Michel Paty, Claude Mosse, Paul Virilio, entre autres. Cet éditeur a notamment traduit, à l’occasion de l’année de la France au Brésil, des auteurs comme Hubert Védrine, Olivier Mongin ou encore Robert Boyer.
BIEF : Quelles impressions retirez-vous de ces échanges dans le cadre de votre travail, régulier, avec les éditeurs français ?
Angel Bojadsen : La collaboration avec certains éditeurs que l'on revoit régulièrement s’élargit à de véritables coopérations et partenariats, dans certains cas. Il ne s'agit plus seulement d'acquérir les droits pour des ouvrages, mais de mieux sentir les priorités et les choix éditoriaux et d'être informé par avance de certains projets, ce qui peut faire gagner un temps précieux. Les rencontres individuelles permettent d'élever le degré de confiance mutuelle et rendent plus faciles, de manière générale, les contacts entre les maisons, mais aussi parfois avec des responsables d'autres départements que ceux de la cession des droits.
BIEF : Quelles seraient ces nouvelles pistes de coopération ?
A. B. : Malgré tous les outils de recherche et d'information dont nous disposons actuellement, les rencontres personnelles créent des conditions d'exploration de catalogues qui amènent à des acquisitions, qui autrement n'auraient pas abouti. Je ne passe pas des heures sur Internet à étudier systématiquement les catalogues des maisons d'édition, notre emploi du temps ne le permet pas. L'imprévu est à l'honneur, des inclusions de dernière minute dans notre programmation 2010 ont pu se faire ad hoc. Dans le cas de Porto Alegre, la plupart des responsables de cessions de droits ou des éditeurs que je rencontre normalement à Francfort étaient présents, mais tous ont souligné le caractère décontracté et en même temps efficace des rencontres. Les retombées sont chiffrables : le détour par Porto Alegre et les explorations consécutives nous auront valu six ou sept contrats qui n'étaient pas prévus, avec quatre maisons d'édition (Puf, Payot-Rivages, la Découverte, Armand Colin – et j'en oublie peut-être). La semaine après Francfort, j'ai eu l'initiative de visiter tranquillement, à Paris, Klincksieck, Les Belles Lettres et Le Seuil ; et, là aussi, des choses se sont faites. Les grosses bousculades, comme à Francfort, ne sont pas toujours ce qu'il y a de mieux pour bien négocier.
BIEF : L'articulation d'interventions d'éditeurs brésiliens et français avec celles d'universitaires-auteurs vous semble-t-elle une formule à développer ?
A. B. : Les interventions des universitaires-auteurs français a signifié pour moi un vrai rafraîchissement sur ce qui se fait et se pense actuellement en France. On n'a pas toujours accès à une synthèse élaborée et, en même temps, presque taillée sur mesure pour les professionnels de l'édition. J'en avais besoin, je me suis rendu compte que la pensée a avancé dans des sens que je n'imaginais pas forcément. Cela aide à amoindrir certaines erreurs et faux jugements, toujours possibles dans
notre métier. Et j'avoue que, du point de vue personnel, cela a également été enrichissant, vu la qualité des intervenants.
Propos recueillis par Jean-Guy Boin
À lire sur le livre au Brésil
Le BIEF a publié en octobre 2009 une étude consacrée à l’édition jeunesse et de BD au Brésil. Précédemment avait été éditée une étude sur l’édition de sciences humaines et sociales (juin 2007) et un organigramme des groupes d’édition au Brésil est programmé pour l’année 2010.
Les interlocuteurs institutionnels brésiliens
Câmara Rio-Grandense do Livro
www.camaradolivro.com.br
Contact : Joao Carneiro – Président
presidente@camaradolivro.com.br ou
tomo@tomoeditorial.com.br
La représentation institutionnelle des éditeurs au Brésil peut, schématiquement, se représenter comme suit : le Syndicat national des éditeurs de livres (SNEL), basé à Rio de Janeiro, dont les adhérents sont principalement les grands groupes
d’édition brésiliens et internationaux basés au Brésil, la LIBRE, syndicat des éditeurs indépendants, et la Câmara Brasileira do Livro (CBL), basée à São Paulo, qui est interprofessionnelle (éditeurs, distributeurs et libraires). À l’image du fédéralisme du pays, on pourrait croire que la CBL est l’instance fédérale du même syndicat que la Câmara Rio-Grandense do Livro, qui en serait son « bras » régional.
Ainsi, les éditeurs adhérents à la Câmara Rio-Grandense do Livro n’ont d’autre choix que de porter eux-mêmes les thématiques professionnelles qui les intéressent sur le plan national. La Câmara s´investit ainsi beaucoup sur les questions de politiques publiques du livre et a pris une position nettement favorable à la mise en place d´un prix fixe pour le livre, en discussion depuis des années au Brésil, aux côtés, par exemple, de la CBL, de la LIBRE et de l´Association nationale des libraires, mais contre la direction du SNEL. À l’échelle de son territoire « initial », la Câmara Rio-Grandense do Livro intervient par ailleurs sur les problématiques d’accès à la lecture des plus jeunes et des plus défavorisés.
Association brésilienne des éditeurs universitaires (ABEU)
www.abeu.org.br
Contact : Rubens Mandelli Nery – Secrétaire général
abeu@abeu.org.br
L'ABEU a été créée en 1987, avec pour objectif de donner un écho plus large à l’activité des universités et aux recherches qui y sont menées par le biais de l’édition de livres et d’actions de représentation collective. La participation aux Biennales du livre de São Paulo et Rio de Janeiro, ainsi que les interventions de l’ABEU aux principaux événements scientifiques sont des exemples parmi d'autres des activités développées par l'association. Avec plus de 100 éditeurs membres de l'ABEU, les différentes facettes de chaque discipline représentée gagnent en visibilité, la diffusion des textes universitaires s’élargit, ce qui a pour conséquence de modifier les manières de voir, d'écrire et d’éditer les sciences (sciences humaines et sociales, mais aussi sciences dures).
Valdir Prigol, Université Unochapeco (traduction : Kevin Guillermin et Emmanuelle
Gueugneau)