Échanges sur le Bosphore
Le Bosphore est parcouru par des courants très forts au travers desquels des bateaux venus de tous horizons se croisent. Cette activité fluviale intense peut être l’image stambouliote des flux de traductions en matière de littérature. Ce fut le sujet du débat professionnel, organisé le 2 novembre dernier par le BIEF et Tuyap, qui gère la Foire internationale du livre d’Istanbul. Elle réunissait cette année 550 professionnels, dont 62 participants venus de 28 pays différents.
Le débat mettait en présence Timur Muhidine, directeur de la collection « Lettres turques » chez Actes Sud, Ahmet Soysal, philosophe et directeur du Plan d’aide à la publication (PAP) de l’ambassade de France en Turquie, Mehmet Dermitas, directeur adjoint de l’agence littéraire Kalem, Cihan Akkartal, éditrice aux éditions Pupa, et Marc Parent, directeur du pôle Littérature étrangère chez Buchet-Chastel.
Ensemble, ils ont abordé, devant un auditoire constitué exclusivement de professionnels turcs, les enjeux des échanges de droits en matière de littérature : les effets pervers ou non des prix littéraires de renommée, qui offrent un focus exclusif sur un seul auteur (prix Nobel, prix Goncourt, Booker Prize), la difficulté pour les éditeurs turcs de trouver des traducteurs compétents, la nécessité de définir la littérature d’un pays en la caractérisant par ses courants littéraires. Pour la France, Marc Parent estimait qu’il ne faut pas s’arrêter au Nouveau Roman ou à l’autofiction mais promouvoir aussi le roman narratif moderne qui sait renouveler et prolonger la fiction française du XIXe siècle. Concernant la Turquie, il existe un clivage marqué entre une littérature stambouliote, elle-même partagée entre différents courants – trash, historique, poétique… –, et la littérature dite « de l’intérieur », ou anatolienne, qui reprend son essor avec des thèmes plus régionalistes. « Les écrivains classiques qui ont le plus de notoriété sont Elif Safak (best-seller turc), Yasar Kemal et Nazim Hikmet. De la nouvelle génération émergent en France des auteurs comme Asli Erdogan ou Perihan Magden », précise Timur Muhidine.
Le déséquilibre des cessions
Quand bien même la France est un des pays les plus ouverts aux acquisitions de fiction étrangère et ne se cantonne pas seulement à la suprématie anglo-saxonne, la littérature turque trouve difficilement sa place dans les catalogues et n’est que le miroir d’une infime partie de la production*. L’État turc, pour favoriser l’exportation de sa production éditoriale, a donc amorcé depuis deux ans le programme TEDA, qui aide largement toute traduction d’oeuvres turques en langue étrangère. Rappelons que, du côté français, le CNL propose des aides pour favoriser l’intraduction. Ce souci d’ouverture vers l’international est sensible sur les lieux mêmes de la foire, éloignée du centre d’Istanbul et qui réunit néanmoins la majeure partie des acteurs du livre turc. Cet éloignement offre la conséquence vertueuse d’imposer une présence massive des éditeurs pendant les journées professionnelles, les allers-retours multiples dans une journée étant impossibles.
Les organisateurs de la foire font de nombreux efforts pour créer des opportunités de rencontres : ils ont mis en place un fellowship d’auteurs et d’éditeurs de tous pays (Israël, Russie, Italie, Allemagne, Corée…) et créé des moments conviviaux où
échanges de cartes de visite, manuscrits et catalogues sont de mise. Cette initiative heureuse mérite d’être encore améliorée et soutenue par les participants. Saluons d’ailleurs l’action de l’Institut français d’Istanbul qui, dans le cadre de la manifestation, avait invité plusieurs auteurs et organisé un programme de lectures (Olivier Rolin, Alina Reyes, Marc Semo…).
Le BIEF poursuit son approche du marché turc en proposant, pour le prochain Salon du livre de Paris, deux journées professionnelles avec une vingtaine de professionnels turcs et la reconduction de sa participation à la Foire internationale du livre d’Istanbul, en novembre 2010.