Portrait et entretien de professionnels
« Nos achats se font avec les directeurs de collection et même avec les traducteurs qui sont en général des universitaires. »
L'international en questions : Paul Garapon, conseiller éditorial aux PUF en sciences humaines et sociales

• BIEF : Vous vous déplacez souvent à l’étranger et revenez de la Foire de Porto Alegre, où vous avez participé au séminaire sciences humaines et sociales, organisé par le BIEF. Y a-t-il, d’après vous, de nouvelles particularités des échanges à l’international dans ce secteur ?
• Paul Garapon :
On pourrait commencer par parler d’ouverture : les sciences humaines et sociales françaises sont décloisonnées, moins repliées sur elles-mêmes aujourd’hui que dans les années 70, considérées comme « l’âge d’or » de ces disciplines dans l’Hexagone. La vie intellectuelle s’est européanisée, puis mondialisée, en même temps que le marché en France se rétrécissait. L’essentiel des échanges intellectuels et académiques se fait avec les Allemands, les Anglais, les Américains, les Italiens, mais bien d’autres pays sont concernés. Cette effervescence de la vie universitaire est le moteur de la vie éditoriale : nos projets d’achats se font très souvent avec les directeurs de collection et même avec les traducteurs, qui sont en général des universitaires. Vient ainsi de paraître aux PUF, en novembre 2009, dans la nouvelle collection « MétaphysiqueS », la traduction de l’ouvrage Métaphysiques cannibales du Brésilien Eduardo Viveiros de Castro, une figure importante de l’anthropologie mondiale.
De son côté, le Brésil reste tourné vers le marché européen, qui représente une alternative au face à face avec l’Amérique du Nord. C’est un marché constant. Ce qui m’a frappé lors des rencontres de Porto Alegre, c’est une forte envie d’éditer en rapport avec la grande vigueur de leur vie intellectuelle, une demande de savoir qui peut concerner des ouvrages difficiles, comme ceux de la collection de philosophie « Epimethée », pour lesquels nous avons eu plusieurs demandes, la
psychanalyse ou les études marxiennes. On pourrait citer comme autres partenaires la Chine, le Liban pour le monde arabe, la Turquie, avec laquelle nous avons récemment fait une opération spéciale autour des « Que sais-je ? ». Mais la liste serait longue puisque nous cédons nos ouvrages vers une trentaine de langues.

• Moins de frontières entre les disciplines, entre les pays : le support numérique ne trouve-t-il pas tout logiquement sa place et sa raison d’être en SHS, plus que dans d’autres secteurs ?
• P. G. :
Oui, et la mondialisation de l’accès a d’ailleurs commencé à se développer à partir des revues. En effet, le format de l’article, format nucléaire pour les échanges et la pratique scientifique, se prêtait le mieux au numérique (côté production comme côté lecteurs). Une offre a donc été mise en place à partir du portail Cairn pour les nôtres – à la fois d’accès payant avec une barrière mobile
de trois à cinq ans et de consultation gratuite de l’historique en deçà. Résultat: un très net regain de consultation des revues, notamment à l’international, et de nouveaux abonnements au format papier. La raison de ce succès: la mondialisation n’empêche pas les bassins linguistiques d’exister. On peut donc parler à la fois d’un gain intellectuel très fort par une plus grande diffusion et d’un gain économique pour les revues. À travers cet exemple concret, on voit se dessiner un modèle d’équilibre entre le patrimonial et le payant, accepté par la certification apportée par l’éditeur. Il en va autrement pour d’autres productions qui ne peuvent, en l’état actuel de l’outil « reader », en tirer un bénéfice vérifiable – c’est le cas des monographies de recherche, dont les ventes papier se tassent ; mais il faut sans doute attendre la prochaine génération des readers et le modèle instrumental que va bientôt proposer la marque Apple…
Néanmoins, la mondialisation et l’émergence du numérique, c’est aussi le piratage – 87 000 des titres de notre fonds se trouvent référencés sur Google. Nos auteurs les plus piratés sont Deleuze et Bergson, et on peut trouver jusqu’à certains de nos manuels à fortes ventes dans des recoins du net. Nous pouvons parfaitement chiffrer ce préjudice et les sommes sont importantes. Il faudrait sans doute que les éditeurs de SHS s’organisent pour y apporter une riposte ferme et commune.

• Les PUF préparent un dictionnaire couvrant l’histoire culturelle de la France de 1848 à nos jours. Un livre pour l’international ?
• P. G. :
Il s’agit en effet d’un dictionnaire piloté par Jean-François Sirinelli et je ne doute pas que, comme la plupart de nos dictionnaires thématiques, celui-ci trouve à être traduit. On aurait tendance à penser que, le dictionnaire étant gourmand en nombre de signes (un « petit » fait cinq millions), il est moins acheté par nos confrères étrangers. C’est faux. Ces projets de traductions sont plus lents à mettre en place mais ils aboutissent. De là à dire que nous pensons nos projets pour l’international, non. Mais la grande quantité et variété des cessions montre que la production des SHS en langue française est bien vivante, au contraire de ceux qui ont décrété une fois pour toutes la fin de ce marché.
Propos recueillis par Catherine Fel  -  janv. 2010

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