Portrait et entretien de professionnels
« Notre souci permanent est l’ouverture à toujours plus de langues, nous traduisons déjà de plus de 35 différentes. »
Les évolutions - virtuelles et réelles - à l'international

• BIEF : Dans le métier des droits étrangers, la question des droits numériques s’invite durablement dans tous les débats. Qu’en pensez-vous ?
• Jean Mattern :
Je suis un peu agacé par le battage médiatique autour de cette question. La négociation des droits électroniques, en matière d’achat comme de vente, se fait plus pressante et plus fréquente, disons depuis à peine un an. Mais il y a un contraste entre le discours sur le changement et les pratiques quotidiennes de nos métiers, qui n’ont pas évolué, ou du moins pas pour l’essentiel. D’autres sujets restent plus préoccupants, comme par exemple le sujet récurrent et non résolu de la durée des droits de traduction.
Pour moi, aujourd’hui les droits numériques sont un élément rajouté à un contrat d’achat ou de cession de droits premiers, en général sous forme d’avenant. C’est un point de négociation. Il n’y a pas – ou peu – d’exploitation concrète, aucun support ne s’est imposé pour l’instant. Dans l’hypothèse d’une exploitation, on se réserve les droits, mais je ne vois pas que, dans le domaine de la fiction étrangère, ces produits numériques prennent une part de marché énorme.
À titre personnel, je ne vois pas encore quelle serait la plus-value apportée dans ce secteur par rapport à l’édition papier et à tous les plaisirs de la lecture qui s’y rattachent ? De la même façon, aucun moyen technologique n’enlèvera le besoin pour nous d’être présent dans des foires, qui nous servent « à recharger les batteries ». D’ailleurs, si elles avaient dû être remises en question, c’est au moment de l’arrivée d’Internet.

• Avez-vous ressenti l’impact de la crise sur votre activité ou dans les différents marchés qui la concernent ?
• J. M.: Lors du dernier Francfort, les commentaires parlaient « d’une crise derrière nous ou de pas de crise du tout ». Ce qu’on peut constater sur les différents marchés étrangers avec lesquels on travaille, ce sont de plus grandes difficultés dans les pays qui ne pratiquent pas le prix unique, comme les pays anglo-saxons et la Suède. Les marchés allemand, italien et français sont restés stables. L’Espagne a plus subi la crise, du fait que les maisons d’édition appartiennent à de grands groupes exerçant dans plusieurs types d’activité. De toute façon, l’impact de la crise d’un marché n’amoindrit pas les chances d’un auteur ailleurs : ce serait l’un des bénéfices de l’internationalisation de l’édition. Une autre des raisons en est que les acheteurs de littérature étrangère dans certains pays sont plutôt maintenant de petites maisons (comme les presses universitaires aux États-Unis, par exemple). À l’intérieur de notre propre marché, les acquéreurs aussi ne sont plus les mêmes.
Une particularité française dans le secteur des achats est la modération des à-valoir, qui ne correspond pas à une « collusion européenne », contrairement aux allégations d’un agent américain relayées dans la presse. Une modération qui n’est d’ailleurs pas de mise dans des pays comme l’Italie ou les Pays-Bas. C’est un facteur qui contribue lui aussi au dynamisme de notre marché.

•Que retiendriez-vous, finalement, comme évolution majeure ?
• J.M
.: En littérature étrangère, nos principaux partenaires restent les pays anglo-saxons, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Scandinavie, mais nous traduisons aussi des ouvrages de l’hébreu, du russe, des langues de l’Europe centrale et de l’Est. Et si Gallimard peut se vanter du grand succès de l’ensemble des oeuvres de Philip Roth à son catalogue, un auteur suivi par l’éditrice du domaine anglo-saxon, Christine Jordis, notre souci permanent est l’ouverture à toujours plus de langues,
comme le hindi, le bengali, le javanais, l’islandais… ; nous traduisons déjà de plus de 35 langues.
Une autre évolution à noter est qu’aujourd’hui presque tous les pays européens se sont dotés d’un système d’aides à la traduction des oeuvres de leur pays, qui viennent renforcer l’aide des pouvoirs publics français – qui a toujours fait figure d’exception, particulièrement en ce qui concerne l’intraduction, c’est-à-dire « la défense de la pluralité culturelle en France ».
Le projet d’un fellowship au moment du Salon du livre de Paris 2010, organisé par le BIEF, me séduit beaucoup. Ce serait une ouverture de plus, une façon de « créer des têtes de pont» pour l’édition française à l’étranger.
 
Le premier roman de Jean Mattern, Les bains de Kiraly, publié par Sabine Wespieser, a été traduit en sept langues. Il est déjà paru en Roumanie et aux Pays-Bas et va paraître en Allemagne, en Hongrie, en Grèce, en Croatie et en Serbie. Une satisfaction personnelle, à côté de celle – professionnelle – d’avoir acheté les droits du dernier roman d’Herta Müller avant son obtention du prix Nobel.
Propos recueillis par Catherine Fel  -  janv. 2010

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