Impossible de commencer ce billet sans mentionner la crise financière et son effet, non seulement sur le marché du livre, mais sur les maisons d’édition elles-mêmes.
L’exemple dont tout le monde parle : la fusion il y a un an de deux maisons on ne peut plus américaines, dans l’espoir de les rendre plus compétitives par rapport à de plus grands groupes, laisse la place à une ambiance bien austère chez Houghton Mifflin Harcourt, où l’ordre a été donné fin novembre aux éditeurs du secteur « adult trade » de cesser d’acheter des titres. S’en est suivie la démission de l’éditeur Becky Salatan, et le départ de 27 autres personnes.
Et le malaise ne s’arrêtera pas là, pas tant que les maisons et les libraires enregistrent parfois jusqu’à 44% de baisse des ventes* par rapport au début du mois de septembre.
S’est effectuée aussi la réorganisation de Random House sous la direction de Gina Centrello, Sonny Mehta et Jenny Frost, et dans la foulée, Doubleday et Knopf fusionnent, pour donner « Knopf Doubleday Publishing Group » ; Spiegel & Grau, autrefois chez Doubleday, fera désormais partie de Random House Publishing Group, qui comprendra maintenant Bantam et Dell entre autres. Il y a aussi eu des coupes chez Simon & Schuster (d’où part notre amie Dedi Felman, une parmi 35 partants), chez Chronicle Books (5% de leurs employés), et enfin chez Thomas Nelson, où 54 postes ont été supprimés. Parmi les départs pour réduction d’effectif, les noms d’Ann Patty, d’Anjali Singh, et de Drenka Willen (Houghton Mifflin Harcourt), de Soumeya Bendimerad (MacAdam Cage) et de Tina Pohlman (Spiegel & Grau) sont bien connus et appréciés de ceux qui vendent des livres en français.
Partout, l’ordre a été donné d’économiser, Random House allant jusqu’à suggérer aux éditeurs de remplacer les déjeuners avec les agents, tradition vénérée ici, par des repas à la cafétéria et de trouver d’autres façons de communiquer avec eux. Les cafés, verres, petits déjeuners prendront-ils la place du fameux lunch ?
Cette ambiance morose n’a pas empêché les téléphones de sonner après les annonces du prix Nobel de littérature et du prix Nobel de médecine, dont les lauréats font partie du catalogue de la French Publishers’ Agency. Pour J.-M. G. Le Clézio, ce sont Le Chercheur d’or et Désert, publiés chez David Godine, ainsi que La ronde et autres faits divers chez Nebraska et Le rêve mexicain chez University of Chicago Press, qui ont suscité un renouvellement d’intérêt**. L’attribution du Nobel à Luc Montagnier a bien aidé a attirer l’attention sur l’auteur et son dernier livre Les combats de la vie, et une cession a été conclue entre J.-C. Lattès et University of California Press.
Un autre livre traduit du français a connu un succès, phénoménal celui-ci : L’Élégance du hérisson de Muriel Barbery a accédé à la liste des best-sellers du New York Times, à la vingtième position fin novembre. C’est un livre privilégié par les « reading groups », qui se rassemblent pour discuter du dernier livre qu’ils ont choisi de lire, et ce partout dans le pays… à suivre.
Un des événements de l’automne, mis à part Francfort, une table ronde à la American Translators’ Association et la Small Press Bookfair, a été une rencontre autour du livre de jeunesse.
Organisée par la French Publishers’ Agency à la Maison française de la New York University, sous le titre : « A Place All Its Own : French Children’s Book Publishing and the Anglo-Saxon Tradition », elle a réuni, du côté français, Jacques Binsztok des Éditions du Panama et Anne Bouteloup des éditions Gallimard Jeunesse et, du côté américain, Beverly Horowitz de Random House Children’s Books et Michael Jacobs de Harry N. Abrams.
Jacques Binsztok a raconté avec humour, l’histoire du livre jeunesse en France, qui a évolué avec la place même de l’enfant dans la société et n’a démarré véritablement qu’au XVIIIe siècle. La publication de ce qui pourrait être considéré comme le premier livre pour enfants en France, Les Aventures de Télémaque de Fénelon, fut un succès énorme : le premier « best-seller » français était né.
Anne Bouteloup, directrice des droits étrangers chez Gallimard Jeunesse, a souligné le déséquilibre très marqué dans les échanges de traductions entre les deux pays, dans le domaine de la jeunesse, tout comme d’ailleurs dans le secteur adulte. Les raisons avancées le plus fréquemment sont la différence de cursus scolaire entre la France et les États-Unis, et l’absence de lecteurs de français chez les éditeurs. L’origine étrangère d’un livre pour la jeunesse est moins problématique en France, alors qu’ici, par exemple un livre pour les 6-12 ans aura du mal à se vendre, comme d’ailleurs dans d’autres pays, a-t-elle rapporté. Dans les réponses à ses prospections, il est souvent mentionné que c’est l’âge où l’enfant apprend à lire, et que pendant cette période, les éditeurs (et on peut supposer derrière eux les libraires et instituteurs…) préfèrent offrir des histoires ancrées dans la réalité locale, pour ne pas rajouter à l’enfant un challenge de plus ! Ne sous-estime-t-on pas les capacités des enfants aux États-Unis ?
Beverly Horowitz fait partie des éditeurs de jeunesse qui considèrent comme un devoir de publier des textes qui vont apporter des perspectives différentes sur le monde. Elle parle français, est mariée à un Français et suit de près la production francophone. Pour elle, les obstacles les plus difficiles à franchir sont du côté des mœurs. Par exemple, raconte-elle, en France une allusion à la sexualité sera admise, alors qu’ici la tolérance est moindre. Elle ajoute qu’en ce qui concerne la culture, il y a chez les Français, le sentiment qu’elle n’est pas quelque chose qu’on ajoute à la vie, mais quelque chose qui en fait partie***.
Michael Jacobs, président de Harry N. Abrams, s’emerveilla quant à lui du succès inattendu de leur titre 365 Penguins (365 Pingouins, par Jean-Luc Fromental et Joëlle Jolivet, Naïve, 2006), dont plus de 60 000 exemplaires ont été vendus aux Etats-Unis. De quoi encourager l’achat de droits et convaincre, pour la prochaine fois les comités de marketing et de ventes qu’on peut parfois tenter sa chance sur un livre, même si le format et le style diffèrent assez des attentes des libraires américains. Dans le cas de cet ouvrage, il ne pouvait tenir dans aucun rayon de Barnes & Noble. Michael Jacobs a pris ce risque, et n’a pas eu à le regretter. Il sera à Bologne et on pourra être sûr qu’au moins deux Américains seront au rendez-vous !
* Publishers’ Lunch, 10 octobre 2008.
** Le reste des titres/contrats sont directement gérés par Gallimard pour la langue anglaise
*** Propos recueillis par Diane Roback dans l’article « The French Connection : Children’s Books in Translation », Publishers’ Weekly, 20 novembre 2008