Comptes rendus
Les journées franco-allemandes en sciences humaines et sociales à Berlin

En ouverture de ces journées du 3 et 4 juillet, l’ambassadeur de France à Berlin, Bernard de Montferrand, a rappelé l’importance particulière que revêt dans le secteur des sciences humaines et sociales la rencontre, à une époque où la multitude d’informations qui circulent sur le net crée parfois plus une illusion d’un mouvement des idées qu’un véritable mouvement.
Mettre en présence des penseurs des deux pays pour que, de leurs échanges, naisse une réflexion sur la société à venir, c’est ce à quoi vont s’atteler – et de façon renforcée lors de la présidence française de l’Union européenne – les services culturels de l’ambassade, à travers la série des vingt dialogues entre intellectuels français et allemands pour « penser l’Europe » et les « dialogues en sciences humaines et sociales » qui se tiennent déjà pour la quatrième année consécutive*.
 
C’est ce à quoi espèrent contribuer aussi ces journées professionnelles franco-allemandes en sciences humaines et sociales, coorganisées par le Bureau du livre, le BIEF et la Foire de Francfort, avec l’appui du Haut Conseil culturel franco-allemand, où pour la première fois des chercheurs étaient conviés à intervenir aux côtés d’éditeurs, « pour redonner le primat à l’auteur », comme l’a souligné Alain Gründ, président du BIEF, tout en montrant qu’ils ont dans ce domaine – plus qu’ailleurs encore ? – partie liée.
Cette expérience a bénéficié sans aucun doute aux rendez-vous individuels du lendemain, qui ont donné lieu à de nouvelles coopérations franco-allemandes, alors que les échanges de droits dans ce domaine semblent marquer le pas.
 
La production en sciences humaines et sociales dans les deux pays : comment concilier exigence éditoriale et contraintes du marché ?   
D’un côté comme de l’autre du Rhin, ce secteur est en évolution à tous les niveaux, de la production à l’édition, reflet des changements sociaux qu’il accompagne.
Annoncée « en crise » depuis vingt ans, représentant 10% de la production, de moins en moins visible en librairie, l’édition française du secteur, selon Monique Labrune (éditions du Seuil) a changé de nature, avec un fossé se creusant entre les éditions universitaires, publiant des ouvrages hyperspécialisés, et les éditions généralistes. Avec une troisième voie ouverte par de petits éditeurs chez qui se publient des « essais d’intervention » sur tel ou tel sujet d’actualité.
En Allemagne aussi, on doit publier davantage de séries courtes thématiques, « pour répondre à la pression des grandes chaînes », a dit en écho Dr Andreas Gelhard (Suhrkamp Verlag), en correspondance avec l’érosion du lectorat traditionnel des monographies, constitué par les étudiants.
 
Si les similitudes entre les deux marchés sont importantes, c’est le point d’équilibre entre les intervenants de cette chaîne qui va du savoir à la publication – chercheurs et/ou auteurs, institutions, éditeurs – qui serait différent.
Du côté allemand, le soutien institutionnel et financier pour les livres scientifiques apparaît plus important – 55 à 60% d’entre eux sont subventionnés – allégeant peut-être le souci de la rentabilité, souvent évoqué du côté français, pour qui par exemple le passage en poche est fondamental dans l’exploitation d’un titre. Plus importante aussi la place accordée par les médias allemands aux publications spécialisées.
Ces difficultés, d’un côté comme de l’autre, peuvent se traduire in fine par le choix d’une impression à la demande ou aussi du format article sur le format livre, aisément consultable sur Internet. La dématérialisation du texte transformera-t-elle les contenus ?
 
L'ère du numérique : de la crainte à des modèles commerciaux maîtrisés
Et nous voilà dans le vif d’une autre mutation, tout aussi porteuse d’incertitude, mais à la construction de laquelle il faut participer, au risque d’en être exclu : l’enjeu de l’édition numérique.
Là-dessus, éditeurs allemands et français parlent – presque – de la même voix. Pour être déjà totalement intégré dans le quotidien de l’édition, « le produit électronique reste un complément du livre imprimé », selon l’éditrice allemande Dr Judith Wilke-Primavesi (Campus Verlag), dont la maison a passé des accords avec Google et Amazon. On a senti les Français plus réticents au modèle de l’open access, souhaitant conserver la maîtrise des services offerts par ces nouveaux supports, comme l’a exposé Paul Garapon (PUF), pour qui Internet peut être « dangereux pour l’intégrité des œuvres de l’esprit ». Au défi du numérique, l’éditeur doit donc apporter une « réponse éthique » par des modèles de mise en ligne commerciaux maîtrisés.
 
Des spécificités des deux côtés du Rhin
On constate donc une évolution du modèle éditorial à laquelle s’ajoute « la recomposition » de presque toutes les disciplines du secteur, pour reprendre une expression du sociologue Philippe Riutort (Université Paris X-Nanterre) : hyperspécialisation en sociologie, demande très forte en France pour la philosophie généraliste par rapport à l’histoire érudite, comme l’a souligné Michael Foessel, (Université de Bourgogne), la part de l’écriture devenue fondamentale en histoire selon Nicolas Offenstadt (Université Paris I)…
 
Une édition de sciences humaines et sociales en France moins en lien avec des écoles, que le même secteur en Allemagne, qui se tourne essentiellement vers un public académique, jusqu’à arriver à « une prose de la demande, de l’exposé du projet » (Projektbuch).
Différence aussi dans l’interdisciplinarité : l’Allemagne fait dialoguer les sciences humaines avec les neurosciences, la France fait se croiser la sociologie, l’économie et le droit…
 
La traduction ne suit pas forcément l’évolution des disciplines et, des deux côtés, ce sont les classiques qui viennent en tête, avant de considérer les pluralités d’approche.
 
La période des échanges de traductions est-elle révolue ?
Oui, pour Gunter Gebauer (université libre de Berlin), qui évoque avec nostalgie la période Durkheim, Aron, Sartre. Les intellectuels allemands continuent à chercher chez leurs homologues français « des modèles pour indiquer la voie, une certaine actualité sur le monde contemporain, plus un mode d’écriture culturelle qui n’existe pas ici ».
Mais il y a un certain éloignement entre les deux communautés de pensée, ce qu’illustre Daniel Schulz (Université de technologie de Dresde) avec la French Theory, qui a dû faire « un grand détour par l’océan plutôt qu’un petit chemin à travers le Rhin ».
Dans l’autre sens, les éditeurs français ont une politique importante de réédition du corpus classique – Nietzsche, Clausewitz, Kant, Heidegger – mais s’intéressent peu aux travaux de réflexion qu’ils ont suscités.
Les deux points principaux de la discussion, qui en comportait beaucoup d’autres, ont été une réticence réciproque à introduire les nouveaux auteurs en traduction et le décalage important dans les traductions, comme celle de La société du risque d’Ulrich Beck, publié en France dix ans après sa parution.
 
Difficulté à promouvoir les auteurs étrangers, cherté de la traduction, qu’est-ce qui pourrait alors relancer l’intérêt réciproque des éditeurs dans ces disciplines ?
Un autre regard sur l’autre, plus d’initiative, la conviction que traduire est un acte irremplaçable. Ce que les éditeurs, dans leur grande majorité, savent. Tout comme ils savent que se rencontrer en est un autre. Le nombre impressionnant de la cinquantaine de professionnels présents en était une illustration forte.
 
 
Les participants allemands
 
  • Alexander Verlag
  • Avinus Verlague : 67
  • C. H. Beck Verlag München
  • Campus Verlag
  • Carl Hanser Verlag
  • Diaphanes Verlag
  • Duncker & Humblot
  • DVA
  • Felix Meiner Verlag
  • Hamburger Edition
  • Matthes & Seitz Berlin
  • Mouton de Gruyter
  • Patmos Verlag
  • Piper Verlag
  • Primus Verlag
  • Siedler Verlag / DVA /
  • Pantheon Verlag
  • Suhrkamp Verlag
  • Transcript Verlag
  • Vandenhoeck & Ruprecht
  • Wagenbach Verlag
  • Wissenschaftliche Buchgesellschaft Darmstadt

Les participants français
 
  • Armand Colin                       
  • Buchet-Chastel                   
  • Cerf               
  • EHESS                      
  • La Découverte                    
  • L'Atalante
  • Larousse                  
  • Le Seuil                    
  • Les Belles Lettres              
  • Max Milo éditions               
  • Payot & Rivages
  • Presses de l'Université de Paris Sorbonne  
  • Presses de Sciences Po
  • Presses Universitaires de France (PUF) 
  • Stock

 
Quelques chiffres

La production d’ouvrages de sciences humaines et sociales
→ En France, en 2007 (données 2006) : 9167 titres au total dont 4 964 nouveautés et 4 203 réimpressions, soit 13% de la production totale d’environ 70 000 titres.
En format poche : 4,7% de la production (avec 736 titres).
→ En Allemagne, en 2006 : 10 310 titres, soit 12,6% de la production totale d’environ 80 000 titres.
En format poche : 10,3% du total de la production (avec 742 titres).
 
Les échanges de droits
→ En France, en 2006, sur 355 titres cédés vers la langue allemande (incluant la Suisse et l’Autriche), le domaine des SHS représentait 47 titres, un pourcentage d’environ 13%, moindre que la moyenne globale des cessions dans ce secteur, toutes langues confondues, qui atteint 22%.
Dans le sens des achats à partir de la langue allemande, sur 67 titres, 7 ont concerné des ouvrages de sciences humaines et sociales, un ratio de 10% correspondant à la moyenne globale du secteur, toutes langues confondues.
→ Avec 466 titres achetés pour une traduction des langues étrangères vers l’allemand, le secteur des SHS représente 8,1% du total des achats.
65,6% de ces traductions proviennent de l’anglais ; les autres langues de provenance sont ensuite le français, avec 10% des traductions, loin devant l’italien, l’espagnol et le néerlandais (2,8% chacun).
En ce qui concerne la vente de droits pour des traductions vers le français, toujours en 2006, 58 titres de sciences humaines auraient été cédés vers la langue française.
 
Sources : statistiques Centrale de l’Édition / SNE pour les chiffres concernant la France et Buch und Buchhandel in Zahlen pour ceux concernant l’Allemagne
Nous remercions Micheline Bouchez, responsable du Bureau du livre à Berlin, pour sa participation à la réalisation de ces pages.
A noter que le Bureau du livre a par ailleurs réalisé un annuaire recensant les coordonnées des principaux éditeurs de sciences humaines et sociales en Allemagne.  
 
Catherine Fel  -  sept. 2008


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