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La traduction des livres français de sciences humaines en hébreu

Parmi les quelque 300 livres traduits du français en hébreu de 1995 à 2005, les sciences humaines représentent un peu plus de 20%.
 
À côté de classiques de la philosophie (Diderot) et de la sociologie (Durkheim, Mauss), ce sont surtout les œuvres de penseurs de la seconde moitié du XXe siècle – Barthes, Lévi-Strauss, Foucault, Cixous, Bourdieu – qui sont traduites pour la première fois en hébreu. Ces traductions ont pu se faire grâce aux aides du CNL et du Programme d’aide à la publication (PAP) du ministère des Affaires étrangères : les trois quarts des aides, en effet, ont été alloués à des livres de sciences humaines et sociales (34) et de psychanalyse (11), Foucault et Barthes arrivant en tête avec 5 titres qui ont chacun bénéficié d’une aide. Si l’on trouve quelques titres au catalogue d’une ancienne maison d’édition généraliste comme Hakibbutz Hameuchad ou d’un jeune éditeur littéraire comme Babel, la plupart des traductions se concentrent dans l’édition savante. En dehors de l’édition universitaire traditionnelle représentée par Magnès (qui annonce par exemple une traduction de Merleau-Ponty), de jeunes maisons d’édition indépendantes sont apparues, comme Bookworm – qui se spécialise dans la psychanalyse, avec des traductions de Dolto, Anzieu, Laplanche et Pontalis (une douzaine de titres traduits du français pendant la période) – et surtout Resling, maison d’édition savante qui se distingue par le nombre élevé de traductions du français : une trentaine de titres depuis sa fondation en 2000, et au moins autant en préparation.
 
Les éditions Resling : la publication des sciences humaines françaises pour renouveler le débat intellectuel
Fondée par deux étudiants, dans le prolongement d’une revue du même nom qu’ils avaient lancée en 1995, cette maison d’édition publie une quarantaine de titres par an, dont plus des deux tiers sont des traductions. Près de la moitié des titres traduits le sont du français (une moyenne de 7 par an depuis sa création). D’orientation théorique, s’inscrivant dans la mouvance du postmodernisme et du poststructuralisme, le catalogue compte des textes de Bataille, Barthes, Derrida, Lacan, Foucault, Deleuze, Althusser, Lévi-Strauss, Bourdieu, Kristeva, Irigaray et Badiou, à côté d’Agamben, Zizek et Hans Jonas. Rendre accessibles en hébreu les œuvres majeures de la pensée critique d’origine continentale, c’est ainsi qu’Itzhak Benyamini, l’un des deux éditeurs, présente le projet éditorial de la maison.
 
Ce projet, qui entend notamment combattre la domination de la philosophie analytique anglo-américaine en Israël, illustre la médiation qu’exerce la construction américaine de la « French theory », référence du postmodernisme, dans la diffusion de la pensée française dans le monde. Bien que les éditeurs ne le revendiquent pas ouvertement, la dimension critique propre à la déconstruction et au postcolonialisme donne à la maison une image politique et la rattache au courant postsioniste. En même temps, elle affiche une image de sérieux et d’érudition en faisant appel à des spécialistes (souvent bénévoles) pour diriger les collections, servir de conseillers scientifiques, réviser les traductions, annoter et préfacer les textes. Cette orientation, qui va de pair avec la volonté de se démarquer de publications moins rigoureuses, est confirmée par la publication, parallèlement aux textes de référence du postmodernisme, de classiques jamais traduits en hébreu, comme les Cours de linguistique générale de Saussure, Les Règles de la méthode sociologique de Durkheim, L’Essai sur le don de Mauss, signe de l’institutionnalisation de la maison.
 
Il ne s’agit non pas de « vulgarisation » mais de « démocratisation » des textes académiques, explique Itzhak Benyamini, c’est-à-dire de leur diffusion auprès d’un public plus large, notamment le public étudiant des premier et deuxième cycles qui n’avait pas accès à ces textes dans la langue originale et était contraint de les lire en traduction anglaise comme, du reste, la plupart des doctorants et des enseignants.
 
Outre la vente en librairie, la maison propose un système d’abonnement original : l’acquisition de cinq titres au choix dans l’année, moyennant une réduction significative. Le pari a été tenu et le succès était au rendez-vous : Resling a contribué en profondeur au renouvellement du débat intellectuel en Israël en mettant au goût du jour les classiques de la (post)modernité. 
Gisèle Sapiro  -  avr. 2008


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