Située dans le quartier de Or Yehuda, à vingt minutes à l’est du centre-ville, cette maison – avec son catalogue de 3 200 titres disponibles, pour la plus grande part de la fiction, quelques titres de non-fiction et un solide domaine pour la jeunesse – compte parmi les plus importantes de l’édition israélienne (aux côtés de Keter Sefarim et Yedioth Sefarim) et « parmi les 25 maisons les plus importantes au monde en termes de nombre de titres », comme aime à le rappeler Dov Alfon, directeur éditorial du groupe depuis 2004.
Dvir, la plus ancienne, fondée en 1924 par le poète juif Haim Nachman Bialik, émigré de Russie, était située dans ce qui constitua le premier cœur culturel de Tel-Aviv, la rue Mazet, où se trouvaient aussi Shocken et Am Oved (ce dernier s’y trouvant toujours, d’ailleurs).
La maison Zmora Bitan, elle, fut créée en 1973 par Ohad Zmora, petit-fils d’Israël Zmora, éditeur de talent qui avait établi sa renommée sur la publication des plus grands poètes israéliens hébraïques, qui a ouvert très vite le catalogue aux auteurs de littérature étrangère, jusqu’à en devenir leader sur le marché. C’est eux qui rachetèrent la maison Dvir en 1986.
Enfin, Kinneret, maison plus récente – qui démarre son activité dans les années 1980 –, était au départ une maison commerciale spécialisée dans les livres pour enfants. Il est à noter toutefois que sa directrice, la poétesse francophile Telma Eyagon, avec l’aide d’Edna Degon, a inscrit à l’époque au catalogue une vingtaine d’auteurs français.
Editer, c'est échanger
Employant 75 personnes, publiant environ 250 titres par an, le groupe s’est installé dans de nouveaux locaux plus vastes depuis 5 ans. Les 6 500 titres du fonds y sont disponibles en permanence pour les collaborateurs : « Je considère que c’est indispensable d’avoir accès rapidement aux archives, que ce soit pour décider d’une nouvelle impression ou devoir lire sur-le-champ une œuvre qui fait partie du patrimoine de la maison », déclare Dov Alfon, qui se méfie de tout ce qui ressemble à une lenteur bureaucratique.
Lui semble tout aussi important que l’équipe soit regroupée dans un même endroit pour discuter, échanger. « C’est différent de ce qui se passe aux États-Unis, où beaucoup d’éditeurs travaillent chez eux. Toutes ces actions qui forment le cœur du métier d’éditeur ne peuvent être remises à plus tard. Les auteurs sont ici chez eux, le studio graphique aussi ».
Chez Kinneret, la puissance de travail s’allie à la puissance éditoriale, s’appuyant l’une comme l’autre sur le patrimoine transmis par les maisons littéraires historiques qui ont participé à sa construction.
À propos, le local initial de Dvir est en vente. « On se demande parfois si on ne va pas le racheter, ici c’est loin pour les auteurs ». On sent comme une hésitation entre le modèle européen et les États-Unis. « Finalement, le marché dont on se sent le plus proche, c’est celui des Pays-Bas, qui publie dans une langue peu parlée et où la concurrence entre les maisons est très forte ».
« Il y a une attirance particulière des auteurs à être traduits en hébreu »
La liste des auteurs classiques étrangers traduits pourrait constituer à elle seule une bibliographie idéale de lecture. Pour certains de ces auteurs, la traduction en hébreu – langue la plus ancienne au monde, celle du peuple du Livre – était très importante, pour des écrivains juifs comme Saül Bellow ou Philip Roth, bien sûr, mais aussi pour des auteurs indiens ou africains. « Dans un autre registre, Alan Alexander Milne, le créateur de Winnie l’Ourson, a entretenu des rapports privilégiés avec son éditeur en hébreu et Madonna a conçu une fierté particulière à voir ses livres pour enfants traduits en hébreu. Certains ont même parlé d’une “expérience religieuse” à voir leur livre traduit en hébreu ».
La France, oui mais...
En ce qui concerne les rapports avec la France, « On note une grande différence entre l’hégémonie exercée dans les années 1960 par des penseurs comme Sartre, Camus, ou un écrivain comme Françoise Sagan, véritable best-seller ici, et la baisse sensible de cette influence, dans un contexte plus général de réserve à l’égard de la France ». Comme un frein à des échanges plus importants ? D’après Dov Alfon, Patrick Modiano et Michel Houellebecq seraient les deux auteurs « franco-français » à trouver leur public en Israël. Les lecteurs israéliens se tournent plutôt vers les écrivains francophones, comme Milan Kundera, Dai Sijie, Shan Sa.
« Le “filtre français” de la langue n’est pas perçu par les lecteurs israéliens, qui considèrent toujours avant tout la source, l’origine. Jonathan Littell, dont Les Bienveillantes sont en cours de traduction, n’est-il pas d’abord un auteur américain ; et Natacha Appanah, dont l’ouvrage va être traduit aussi par Kinneret, ne vient-elle pas de l’île Maurice ? », fait remarquer Dov Alfon.
Cela expliquerait aussi pour lui la raison du succès rencontré par les livres de jeunesse traduits du français, « moins reliés culturellement à la France », comme Suzanne (Seuil jeunesse) ou Le Petit Nicolas.
Les auteurs israéliens
Certains apparaissent déjà dans les catalogues des éditeurs français, comme Amir Gutfreund, dont l’ouvrage Les gens indispensables ne meurent jamais vient d’être traduit par Gallimard, Etgar Keret, Aharon Applefeld, Sami Michaël, Eshkol Nevo. « Nous vendons les droits de traduction de la langue hébraïque dans les foires de Francfort, Bologne ou Londres, quelquefois par l’intermédiaire de l’agent Deborah Harris ou de l’Institut pour la traduction, dirigé par Nilli Cohen. Nous travaillons avec les chargés de droits, nous ne connaissons pas les éditeurs français ».
« L’invitation d’honneur d’Israël au Salon du livre de Paris en mars 2008 nous a beaucoup étonnés. Mais le public français est-il prêt à ce qu’un auteur israélien parle d’autre chose que de politique ? »
* Dov Alfon vient d’être nommé rédacteur en chef du quotidien Haaretz