Les transformations économiques des années 1990, avec l’appauvrissement généralisé des classes moyennes, ont fortement frappé le circuit du livre en Argentine. En ce qui concerne la librairie, les ventes ont fortement baissé et sont apparues les grandes chaînes de librairies et les grandes surfaces. Pour se maintenir, la plupart des librairies ont essayé d’attirer un public plus large, que celui lié au monde de la culture.
Elles ont transformé leur aménagement. Dans les années 1980, les librairies argentines avaient encore un comptoir de vente à l’entrée, et le libraire allait chercher le livre que le lecteur – qui connaissait bien les auteurs et les maisons d’édition – lui demandait. C’était un modèle qui marchait très bien avec les classes moyennes cultivées de Buenos Aires et des grandes villes du pays, mais intimidait le grand public. Vers la fin des années 1980, la librairie Gandhi du Mexique, conçue comme un petit centre culturel, installe une filiale en Argentine et les librairies sur le même modèle se multiplient. Puis, c’est le temps des chaînes de libraires, « librairies de shopping », sur le modèle américain de Barnes & Noble, qui se sont installées dans les grands centres commerciaux de la Buenos Aires des années 1990.
L’augmentation du volume des nouveautés et l’accélération de la rotation sont les deux autres évolutions de la librairie argentine, qui accompagnent la logique du marché éditorial, qui s’est concentré très rapidement entre quelques mains : douze grandes maisons produisent la plupart des nouveautés et plus de 50 % de ventes sont réparties entre 5 chaînes de librairies, le reste constituant le chiffre d’affaires d’environ 900 petites librairies situées à Buenos Aires et dans le reste du pays. Face à cette logique d’uniformisation, les petites librairies et les éditeurs indépendants essayent de se regrouper autour d’une même conception du livre, difficile à tenir en face de la pression des grands éditeurs locaux et de l’exigence des éditeurs espagnols qui proposent souvent des ventes en ferme. La stratégie actuelle consiste pour la plupart des petites libraires à redevenir « libraire-petit éditeur » (à l’image de ce qu’avaient fait les républicains espagnols au début du xxe siècle à Buenos Aires). Reste à savoir si le seul effort individuel pourra sauver la librairie indépendante en Argentine.