Les relations entre éditeurs français et éditeurs turcs se sont renforcées depuis plusieurs années, et le BIEF avait déjà organisé des rencontres professionnelles autour du livre de jeunesse en février 2003.
Situé au cœur de la capitale stambouliote, le Centre culturel français a accueilli cette année, les 5 et 6 juin 2006, des rencontres professionnelles franco-turques en sciences humaines et sociales. Les principaux éditeurs turcs de ce secteur ont répondu présent à l’invitation qui leur était faite de venir échanger avec leurs homologues français les points de vue et les expériences de chacun dans ce domaine.
Les débats de la première matinée ont permis de mieux appréhender la situation de l’édition en sciences humaines et sociales, en France comme en Turquie. S’il n’existe pas de données très précises sur l’édition turque, un sondage, effectué par l’Association des éditeurs turcs, donne le chiffre de 26 000 titres publiés en 2004, qui marque pour les six dernières années une croissance de 175%. Sur les 19 550 titres publiés en 2005, environ 30% étaient des ouvrages de sciences sociales, comportementales, de philosophie, de psychologie et de sciences appliquées (selon la nomenclature en vigueur chez les éditeurs turcs).
Il faut noter la place toute particulière en Turquie des œuvres traduites. En effet, depuis l’instauration de la République, les intellectuels turcs se sont toujours tournés vers l’Occident, et les traducteurs des langues occidentales vers le turc ont occupé une place importante dans la publication des livres, aussi bien dans le secteur public que privé.
Dans sa présentation de l’édition en Turquie, Müge Sokmen, directrice des éditions Metis, a rappelé que la convention de Berne, signée en 1936, et qui donnait droit aux maisons d’édition turques de publier des œuvres datant de plus de dix ans sans paiement des droits d’auteur, fut à la base de toutes les traductions vers le turc. Ce droit, concédé à une dizaine de pays en voie de développement, visait à renforcer le secteur de l’édition dans ces États. En 1990, l’exemption des droits d’auteur dont bénéficiaient les éditeurs turcs a été abolie dans le cadre de l’harmonisation avec l’Union européenne, et le secteur a connu une période de régularisation lors des dix à quinze dernières années. Selon un sondage effectué en 1990 par le magazine Metis Çeviri, 39,5% des livres publiés après 1980 étaient des traductions, dont 15% du français.
Après les exposés généraux, l’après-midi a été consacré à des rencontres individuelles. Pour certains éditeurs français, il s’agissait d’un premier contact avec les éditeurs turcs, pour d’autres c’était l’occasion de reprendre des contacts ou encore de faire le point sur des négociations en cours.
Enfin, les discussions de la dernière matinée furent consacrées aux échanges de droits entre les deux pays et à la place qu’y occupent les agents. À ce sujet, les éditeurs turcs veulent développer les relations directes avec leurs homologues.
Dans un souci de promouvoir les lettres turques, les responsables à la Direction générale des bibliothèques et publications du ministère de la Culture et du Tourisme turc ont présenté le programme TEDA d’aide à la publication de titres turcs vers des langues étrangères. En écho à cette présentation, certains éditeurs turcs se sont risqués à souligner le déséquilibre qui existe, les éditeurs français n’achetant que très peu de titres turcs en sciences humaines et sociales.
Satisfaits de l’organisation de ces rencontres et de la qualité des discussions, les éditeurs participants ont émis le souhait de prolonger ces contacts. Le dialogue est ouvert, à nous de le poursuivre.
Editeurs français participants :
- Armand Colin
- Les Belles Lettres
- La Découverte
- Fayard
- Flammarion
- PUF
- Presses de Sciences Po
Editeurs turcs participants :
- Alkim
- Baglam
- Bilgi Universitesi
- Can
- Dunya
- Epsilon
- Iletişim
- Iş Bankasi
- Ithaki Yayinevi
- Kabalci
- Kanat
- Literatur
- Metis
- Yapi Kredi
- Kalem Agency
Qu'en ont pensé les éditeurs français ?
Marion Colas, responsable des droits étrangers, PUF
« Ces premières rencontres entre éditeurs français et turcs organisées par le BIEF nous ont tout d’abord permis de mieux appréhender la situation générale de l’édition en Turquie, et en particulier dans le secteur des sciences humaines : une situation finalement assez peu éloignée de la nôtre, avec une baisse des tirages, une augmentation du nombre de publications, le problème récurrent du photocopillage pour les ouvrages universitaires… Mais un secteur qui semble malgré tout dynamique – le nombre d’éditeurs a doublé ces dernières années – et qui inclut de nombreuses traductions, ce qui montre bien l’intérêt des intellectuels turcs pour l’Occident.
Il ressort néanmoins de ces échanges que la communication entre éditeurs français et éditeurs turcs n’est pas toujours facile et qu’il faut donc favoriser tout ce qui pourrait contribuer à faciliter les contacts. »
Antoine Bonfait, responsable des droits étrangers, Armand Colin
« La Turquie est assurément un marché en devenir qu’il convient de ne pas négliger dans une Europe en construction. Ces deux journées de discussions autour de l’édition de sciences humaines et sociales avec des éditeurs turcs vivement intéressés à rencontrer leurs homologues français ont été l’occasion de nouer des relations avec certains et de prolonger des contacts "francfortiens" avec d’autres, tout cela dans une ambiance particulière qui laissait place à des échanges approfondis. À suivre avec des promesses de lectures et des rendez-vous futurs. »
Sophie Berlin, directrice du département du savoir chez Flammarion
« Pour un éditeur, il est toujours fructueux de rencontrer des éditeurs d’une autre culture. Cela permet de jeter un regard plus critique sur notre production hexagonale, de mesurer les sujets qui sont en pointe, ceux qui, brûlants en France, sont déjà périmés, ou pas encore d’actualité. Ainsi, concernant le marché turc, on est frappé par la grande vitalité du questionnement politique au sens le plus large du terme. Par ailleurs, on ne peut qu’être frappé par le décalage entre une production en sciences humaines et sociales de qualité, qui a fait un gros effort de traduction ces dernières années (tous nos maîtres à penser sont désormais représentés), qui s’efforce parallèlement de faire émerger une production locale à considérer (par exemple aux éditions Metis), et une distribution encore archaïque : faiblesses des librairies, piratages divers, éclatement territorial… Un marché à soutenir, donc. »
Martine Bertéa, responsable des droits étrangers, Fayard
« Il est rare de ressentir chaque moment d’un déplacement comme si nécessaire et si fructueux. C’était le bon moment car nos interlocuteurs nous "attendaient" avec leurs questions et leurs propositions. C’était le bon ton de l’échange puisque chacun a réussi à faire passer des informations. Le contact individuel a été d’autant plus aisé que ces discussions étaient ouvertes, sans préjugé ou peu et surtout sans langue de bois. Je dois dire que cette formule de l’échange, avec sa dimension, m’a permis de rentrer dans une réalité et une sensibilité. Le marché turc se montre riche et varié, et nous devons trouver la formule originale qui va nous permettre de conserver cette avance, que nous avons prise lors de ces rencontres. »
Marie-José d’Hoop, responsable des droits étrangers, Les Belles Lettres
« Difficile exercice que de résumer en quelques lignes deux journées aussi denses. Après les exposés généraux de la première matinée qui ont permis d’introduire les sujets et de faire connaissance, l’après-midi a été consacré à des rencontres personnelles avec les éditeurs turcs, en ayant sous la main nos livres, des catalogues et un catalogue de droits avec une sélection de titres et une présentation de nos maisons traduites en turc, réalisé par le BIEF. Cette forme de rencontre nous a permis d’identifier nos partenaires possibles et de personnaliser la relation ; d’ailleurs, dès mon retour plusieurs éditeurs ont manifesté leur intérêt pour les ouvrages des Belles Lettres. »