Comptes rendus

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« Les professionnels chinois cherchent plus à introduire des ouvrages étrangers qu’à exporter les leurs », Cheng Feng.
La France à l'honneur lors de la Foire internationale du livre de Pékin 2005

Un an de préparation, un support médiatique important, une délégation d’éditeurs dépassant la centaine, la FIL de Pékin aura été un des événements majeurs des Années croisées France-Chine. Avec un pavillon de 800 m² présentant plus de 2 500 titres toutes disciplines confondues dans un décor en bois sombre agrémenté de grandes illustrations autour des thèmes de l’œuvre de Jules Verne* , la présence française a vraiment été remarquée par nos amis chinois.

La rencontre du coq et du dragon
Au-delà de l’exposition des ouvrages, un programme de rencontres avait été organisé autour d’auteurs dont Alain Robbe–Grillet et Andreï Makine ou de professionnels du livre (avec la présence notamment des membres du Bureau du SNE). Quatre séminaires ont abordé les différents aspects de l’édition. En guise d’ouverture officielle, la première table ronde réunissait Serge Eyrolles, président du SNE, Alain Gründ, en sa qualité de président du BIEF, et leurs homologues chinois M. Yu Youxian, à la tête de l’association des éditeurs de Chine, et M. Nie Zhenning, vice-président d’un des plus grands groupes éditoriaux chinois, China Publishing Group. La question du droit d’auteur a été abordée lors d’une autre rencontre portant sur les échanges de droits entre les deux pays. Jean-Etienne Cohen-Séat, des éditions Calmann-Lévy, et Antoine Gallimard, de la maison éponyme, ont partagé leur point de vue à la fois technique et didactique avec des représentants institutionnels du département des copyrights chinois. Ces discussions ont dépassé de loin le caractère académique qui caractérise parfois ces débats ; il s’agissait avant tout de repréciser les différences et les caractéristiques inhérentes à chaque pays.

Pour les éditeurs français qui découvraient pour la première fois et la Chine et la Foire du livre de Pékin, ce ne fut qu’enthousiasme et curiosité. Marion Mazauric du Diable Vauvert a été conquise par les potentialités de collaboration offertes par la Foire. Le stand français a en effet été assailli par les professionnels chinois qui « cherchent plus à introduire des ouvrages étrangers qu’à exporter les leurs », comme le rappelle l’agent littéraire Cheng Feng. D’autres, comme Sabine Wespieser, ont apprécié la qualité et l’érudition de certains interlocuteurs. Certes, sans prétendre embrasser toute la réalité de l’édition chinoise, les Français ont pu appréhender la diversité de la production et la capacité à se professionnaliser de ses différents acteurs. Ce fut en quelque sorte l’illustration des propos de l’écrivain franco-chinois François Cheng : « On ne peut connaître sa propre meilleure part que grâce à la connaissance de la meilleure part de l’autre ».

Le séminaire sur les sciences humaines et l'éloge d’un passeur discret : le traducteur
Le séminaire portant sur les sciences humaines et sociales a mis au cœur du débat la barrière de taille dans ce secteur, celle de la langue. En effet, pour les sciences humaines et sociales, il ne suffit pas que les intermédiaires – agents et plus spécifiquement traducteurs – maîtrisent la langue française courante mais aussi les terminologies de chaque spécialité (notamment les plus plébiscitées en Chine à savoir : l’histoire, l’anthropologie, l’écologie, l’ethnologie). Ainsi, Mme Liu de Guanxi National University Press avoue que le manque de traducteurs spécialisés peut empêcher la publication d’un ouvrage. La dimension linguistique intervient même en amont des discussions de cessions de droits : Antoine Bonfait (Armand Colin) a souvent eu la demande explicite de la part d’éditeurs chinois de la recommandation d’un bon traducteur.

La Chine n’abrite que 50 000 francophones. Et tous les traducteurs professionnels ne sont pas spécialisés dans un domaine. Seule la volonté conjointe des pouvoirs publics chinois et français et le soutien des professionnels pourront assurer la formation et la reconnaissance nécessaire de ces passeurs de texte. Fabyène Mansencal rappelle que d’autres médiateurs de qualité sont nécessaires comme les agents et les universitaires qui dans le cadre de programmes franco-chinois développent les échanges d’idées et permettent de favoriser le creuset culturel entre les deux pays. Les interventions de Jean-Luc Domenach, directeur de l’antenne franco-chinoise des sciences humaines à Pékin, et du professeur Jean-Louis Rocca ont illustré clairement ce point.

Cette première barrière franchie, qu’en est-il de la mise en place des ouvrages dans ce domaine ? Certes, comme l’a rappelé Hélène Monsacré dans son panorama de l’édition des sciences humaines en France, ceux-ci concernent un lectorat précis ; il ne faut donc pas s’étonner des faibles tirages en Chine, même si l’ouverture économique offre la possibilité au lecteur d’accéder à plus de diversité éditoriale. Comme en France, un libraire généraliste aura tendance à faire place aux titres vendeurs plutôt qu’aux ouvrages spécialisés. Mais au-delà des règles de merchandising, se pose un gros problème de distribution. M. Zhou Weihua, de Renmin University Press, rappelle qu’à ce jour il n’est pas possible de couvrir la Chine entière en raison de l’immensité du pays et d’un réseau de distribution encore défaillant.

Cependant, les efforts de collaboration ne manquent pas. Selon les éditeurs chinois présents, la pensée française va de plus en plus concurrencer la pensée anglo-saxonne. Mais cela nécessite des vecteurs d’informations précis et réguliers. Grâce à la présence d’agents littéraires, à l’envoi de catalogues en anglais, aux soutiens renouvelés de l’ambassade de France via le programme d’aide à la publication Fu Lei et le plan « Traduire » nouvellement mis en place, les échanges se feront plus fluides et les contrats plus nombreux.

Les professionnels chinois ont la volonté d’introduire régulièrement les productions françaises dans leur catalogue comme l’illustre la création il y a peu de temps de la collection « Patrimoine de la culture française » par Guanxi Normal University Press, mais le désir ne suffit pas. Une rationalisation des pratiques commerciales est nécessaire avec la reconnaissance du droit d’auteur, la revalorisation du traducteur, la consolidation d’un réseau de distribution aujourd’hui déficient. Le dialogue est ouvert, à nous de le poursuivre.

Le séminaire art de vivre : comment un secteur éditorial est révélateur de quelques mutations sociologiques chinoises ?
Premier séminaire organisé par la section Art de vivre du BIEF, cette rencontre a offert deux volets : un premier échange – entre Monique Souchon des éditions Gründ, Jean Arcache de Place des Éditeurs (anciennement Presses Solar Belfond) et deux représentants de maisons de livres pratiques et beaux livres en Chine, Madame Zhao et Monsieur Chen - pour tenter de définir ce que recouvre cette notion élastique « d’art de vivre », puis une discussion portant sur un des domaines qui se développe avec une rapidité étonnante en Chine : les guides touristiques.

Si ce thème est un porte-drapeau efficace et séduisant de la culture française grâce à ses nombreux ouvrages sur le patrimoine, la gastronomie et les traditions nationales, il n’est pas que cela. Le domaine du pratique y a sa place aussi bien sur des sujets comme le développement personnel ou de bien-être que les activités de loisirs – du tourisme jusqu’au jardinage. Mais qu’en est-il de la réception en Chine et de la pénétration de ce type de productions ? Les Années croisées France–Chine ont confirmé l’intérêt des Chinois pour la France. Il y a une connaissance diffuse du savoir-vivre à la française mais aussi un attrait marqué pour le savoir-faire des entreprises et des créateurs français. Ainsi, M. Chen (Éditions des sciences et technologies de Liaoning) a exprimé haut et fort le souhait d’ajouter à son catalogue des ouvrages traitant des architectes, couturiers, décorateurs français, mais a déploré la difficulté d’en avoir connaissance et d’en acheter les droits. Il est plus facile aujourd’hui à un éditeur chinois de trouver la production italienne et anglo-saxonne que française. Le beau livre sur ces sujets a donc de l’avenir.

Mais pour drainer le vaste lectorat chinois que constitue la classe moyenne émergente, rien ne vaut les thèmes de la vie quotidienne et des objets de tous les jours. Un regard sur la presse en ce domaine permet de déceler les grands sillons éditoriaux : la cosmétique, le jardinage, l’électroménager, la mode, la cuisine. Tout ce qui touche aux biens de consommation est matière à un livre pratique. Mme Zhao (Éditions de l’industrie légère de Chine) explique toute la stratégie éditoriale mise en place par sa maison qui a lancé une revue spécialisée dans ces domaines, Ruli. Disponible dans plus de 62 000 points de vente en Chine, elle sert de test : selon le succès des numéros, la décision d’éditer un livre sur le thème principal du numéro est validée. Cette méthode est calquée sur celle des Japonais et les productions adaptées aux goûts chinois. La collaboration et les partenariats en ces domaines avec les divers partenaires asiatiques sont très développés. Le désir de l’amorcer avec les Occidentaux et plus particulièrement les Français s’exprime clairement. Mais la méconnaissance de leurs homologues freine systématiquement toutes perspectives de partenariats. Envoyer des catalogues, exposer régulièrement des ouvrages d’art de vivre dans le cadre de foires du livre est un moyen essentiel.

Dans le domaine du tourisme, la demande a dynamisé l’offre. Jérôme Denoix, en charge des partenariats et développement au sein de la branche Hachette Illustrated, et Hervé Deguine, des éditions Michelin, ont témoigné de la vigueur de ce secteur et de la rapidité avec laquelle il se développe en Chine. Aujourd’hui, il existe des guides touristiques chinois correspondant à des cibles précises : le touriste cultivé, le touriste pressé, le touriste qui veut rester en Chine ou au contraire voyager à l’étranger. La vente de guides a augmenté en quelques années de 20%. Mais ce ne sont pas les seuls produits que souhaitent développer les éditeurs chinois : les manuels techniques sur l’industrie touristique tendent à se multiplier. Savoir gérer un hôtel, un restaurant, une agence de voyage sont des sujets majeurs pour un pays qui s’ouvre à l’international et qui voit croître non seulement des flux touristiques à l’intérieur mais aussi hors de ses frontières.

La population chinoise des grandes villes de l’Est se transforme : soucieuse d’améliorer son quotidien, elle s’intéresse aux biens de consommation, désireuse de jouir de plus de liberté, elle voyage. Les livres qui accompagnent cette mutation forment donc un marché potentiel à ne pas négliger.

La Foire du livre de Pékin, très attendue par les professionnels du livre français, s’est révélée être un moment privilégié pour confirmer leur volonté de se positionner fermement par rapport à l’offre anglo-saxonne et allemande. Le message semble être passé. La fréquentation du pavillon, l’intensité des rendez-vous professionnels et la richesse des échanges en sont les preuves. À nous donc, de prolonger cet élan en développant avec régularité les moyens de collaboration.

*Grâce à la très aimable autorisation de l’illustrateur Stéphane Huet qui a participé à l’ouvrage des Presses de la Renaissance Sur les pas de Jules Verne et de Karen Petrossian, créateur des couvertures des titres de Jules Verne parus dans la collection Motifs du Serpent à plumes, le BIEF a pu reproduire dans le cadre de cette manifestation quelques-uns uns de leurs visuels.

Sandrine Boisard  -  janv. 2006


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