Les données chiffrées 2002-2003
Pour l’établissement des statistiques extérieures portant sur l’année 2003, 107 éditeurs ont transmis leurs chiffres à la Centrale de l’Édition et au SNE (95 pour 2002). Nous avons retenu ici ceux qui portent sur le volume des échanges de droits entre les éditeurs français et les éditeurs russes pour la période cumulée des années 2002-2003, dernières statistiques disponibles au moment de la rédaction de ce texte.
C’est à l’ensemble de ces éditeurs que nous avons envoyé un questionnaire devant permettre de détailler ces échanges avec les éditeurs russes. Plus de la moitié ont répondu et les éléments qui suivent sont extraits de leurs réponses. Si ces chiffres contiennent une part de relativité – tous les éditeurs ne répondent pas ou parfois répondent irrégulièrement –, ils permettent d’établir des tendances et de suivre des évolutions.
Les échanges avec la Russie marchent d’un pas mesuré
Si l’on regarde l’évolution sur les 4 dernières années (celles où le marché russe s’est le plus ouvert) : 174 titres cédés, 6 titres acquis en 2000, 185 titres cédés, 21 titres acquis en 2001, 224 titres cédés, 48 titres acquis en 2002, 191 titres cédés, 17 titres acquis en 2003, il apparaît que ces échanges ont marché d’un pas mesuré après un accroissement important des cessions en 1999, avec 104 titres cédés. Comme le remarque Jean Mattern, président de la Commission internationale du SNE, alors que « parmi les dix premiers pays acheteurs de droits français aucun n’est en baisse, seule la Russie, qui arrive en onzième position a acheté moins de titres français en 2003 ». Par rapport aux autres pays de l’Europe centrale et orientale, en 2003 la Russie venait en deuxième place pour les titres cédés, entre la Roumanie (212) et avant la Pologne (181) et la République tchèque (137). Des chiffres qui peuvent étonner par rapport à ce gigantesque pays (17 000 000 km²) dont la population de 144 500 000 habitants le met à la 7e place de la population mondiale.
Concernant les achats de traductions du russe vers le français, la baisse enregistrée du nombre de titres – de 48 titres en 2002 à 17 titres en 2003 – est difficile à interpréter, surtout en regard de l’effet habituel de l’invitation d’honneur au Salon du livre, généralement précédée d’une dynamique des traductions, pouvant être présentées et promues à cette occasion. De toute évidence, les acheteurs de droits répondent moins aux questionnaires sur les statistiques, le nombre de titres achetés par les éditeurs français pour une traduction du russe vers le français sont sous-estimés. Cela apparaît d’ailleurs si on les rapproche des listes de titres aidés en intraduction par le CNL ou du nombre de titres recensés au Dépot légal de la Bibliothèque nationale de France (BNF)*.
Notons enfin que certains acteurs importants de ces achats n’apparaissent pas dans ces statistiques, comme Verdier, José Corti, L’Âge d’homme, Noir sur blanc, Circé, L’Esprit des péninsules, Viviane Hamy, Clémence Hiver, les éditions des Syrtes… Il n’en reste pas moins que les titres achetés sont peu nombreux. Parmi les éditeurs qui ont répondu, Tony Cartano (Albin Michel) pense que les choses pourraient changer : « Depuis une dizaine d’années, la littérature russe se cherchait, avec des impasses postmodernistes. Les choses changent aujourd’hui ». Il a lui-même publié plusieurs ouvrages d’Andreï Bitov, prix du meilleur livre étranger, et de Victor Erofeev, l’auteur de La Belle de Moscou, un succès international. Chez Fayard, l’un des principaux éditeurs à introduire la littérature russe en France (à paraître en 2005 une Histoire de la littérature russe. Le XIXe siècle** – Le Temps du roman), on précise que tous les auteurs traduits ont connu un bon (voire très bon) accueil de la critique, sans grand succès commercial, ce qui peut s’expliquer par la qualité littéraire de ces ouvrages (peut-être d’un accès qui demande un certain effort) ».
L’invitation d’honneur permettra-t-elle une meilleure visibilité des auteurs russes, comme le souhaite Sylvie Mouchès, responsable de droits aux éditions Liana Levi, qui ont édité avec un succès certain Andreï Kourov ? C’est ce que souhaite aussi, bien évidemment, Wladimir Grigoriev, vice-ministre de la Culture russe, qui a déclaré : « En préparant le Salon, nous avons souhaité nous tourner vers la littérature russe contemporaine dans tous ses genres, courants et mouvements. Ainsi, le slogan de notre programme “Le printemps russe” reflète parfaitement cette idée ».
Les cessions vers la langue russe : les traductions françaises tracent leur sillon
Si l’on regarde par domaine sur les années cumulées 2002-2003 ont été cédés : 162 titres en littérature, 59 en sciences humaines, 55 en actualités, biographies, documents, 54 en jeunesse, 32 en scolaire, universitaire, 24 en STM (dont droit), 8 en pratique, tourisme, guide, 7 en art, photo, 6 en religion, spiritualité, 5 en encyclopédies, dictionnaires, annuaires, 1 en BD. La position du livre français en Russie n’est pas prédominante, même si, comme Anastasia Lester le fait remarquer « elle s’est améliorée ces 2-3 dernières années, les traductions du français se sont installées dans la production russe de livres ». Il faut du temps aux éditeurs russes pour s’ouvrir à l’extérieur et, de leur côté, les éditeurs français n’ont pas l’air d’être dans une stratégie de prospection active. Pour Antoine Bonfait (Armand Colin) par exemple, c’est actuellement « davantage une réponse à une demande qu’une véritable stratégie de prospection vis-à-vis d’éditeurs spécialisés ».
Par rapport à ce marché difficile, les agents jouent un rôle important, ainsi que les aides à la traduction et à la publication attribuées par le ministère de la Culture et le ministère des Affaires étrangères (PAP Pouchkine), notamment pour des projets lourds, dans lesquels n’ont pas peur de s’engager les éditeurs russes : exemple de la traduction du Dictionnaire critique des Juifs et du XXe siècle (publié aux éditions Text) et l’Anthologie de textes de psychanalystes français publié par l’éditeur pétersbourgeois Piter Print. Ces aides « contribuent en tout cas à faire exister une bonne partie des traductions qui se font ! » note avec conviction Virginie Rouxel (Hachettes littératures).
Une quarantaine d’éditeurs français travaillent avec la Russie
En matière de cessions de droits sur les deux années 2002-2003 (413 contrats au total), 38 éditeurs français ont signé de 1 à plus de 100 contrats avec des éditeurs russes. Les PUF caracolent en tête avec 109 contrats, viennent ensuite Gallimard avec 66 contrats, Albin Michel avec 38 contrats, Grasset et Fasquelle, Flammarion (entre 20 et 30 contrats), Fayard, Plon-Perrin, Denoël, Seuil, Robert Laffont-Seghers-Julliard, Minuit, Dunod, Gallimard Jeunesse, Jean-Claude Lattès, Presses-Solar-Belfond, les Belles Lettres (entre 10 et 20 contrats), Hachette littératures, OCDE/OECD, Nathan-Syros, Stock, Actes Sud, Calmann-Lévy, Armand Colin-Nathan Université (entre 5 et 10 contrats), La Découverte, Béatitudes, Hachette Illustrated, Desclée de Brouwer, Éditions d’Organisation/Éditions Eyrolles, Odile Jacob (entre 2 et 5 contrats), une dizaine d’éditeurs ont signé un seul contrat.
Selon les statistiques portant sur les achats, on dénombre pour les années cumulées 2003-2004 une dizaine d’éditeurs à avoir acheté les droits de traduction en français d’ouvrages en langue russe : Albin Michel, Seuil, Gallimard, Fayard, Presses-Solar-Befond, Actes sud, Liana Levi, Stock, XO/Oh !, Robert Laffont-Seghers-Julliard. Travaillent dans les deux sens : Gallimard, Fayard, Seuil, Robert Laffont-Seghers-Julliard, Presses-Solar-Befond, Stock, Actes Sud, Albin Michel.
Les partenaires russes
À la question « Quels sont les éditeurs russes avec lesquels vous travaillez régulièrement ? » les éditeurs cités ont été : Ripol Classic, Inostranka, Ast, Text, Palimpseste, Slovo, Fluid, Atalanta, Art Rodnick, Family Leisure Club, Russanov, Eksmo, Progress-Tradition, Veche, NLO, Rosspen, Molodaia Guardia, Sophia, Neva, Piter Print, Ves Mir, Amphora, Azbooka, Symposium, Folio, Nauka ,Vladimir Dahl, Ina Press, Praxis, Akademitchesky Prockt, Logos, Machaon, Ultra culture, Hippo Publishing, Infram, Corperate Strategy, Image contact. Le nombre important d’éditeurs russes partenaires est un signe évident de l’ouverture du marché, en même temps que de son éclatement. Parfois pas toujours de partenaires fidèles, du « coup par coup » (Virginie Rouxel), « aucun, régulièrement » (Delphine Ribouchon, La Découverte).
Les intérêts des éditeurs russes pour la production française
Les ouvrages français achetés pour une traduction doivent correspondre à la réalité du marché du livre en Russie et au lectorat. Double enjeu d’arriver à faire lire, mais aussi à vendre des livres français, dans un contexte de difficulté de la distribution, d’un marketing peu développé et d’un faible pouvoir d’achat. Se posent d’emblée en même temps les deux questions : quoi acheter et comment le vendre, l’idée de traduire du français pour le prestige s’exprimant plus à la marge ici que chez les partenaires européens traditionnels de l’édition française. Leur choix pour la fiction, très nettement le domaine le plus traduit donc, se porte semble-t-il vers une littérature grand public en premier lieu : « Ils cherchent avant tout des best-sellers, donc il faut que la personne soit très connue » (Eva Bredin, Jean-Claude Lattès). Comme le remarque Charlotte Riegl (Calmann-Lévy) : « Rien de très spécifique ne se dégage au vu des cessions que nous avons conclues. C’est surtout pour des ouvrages de littérature grand public ». Même constat chez Jean-Claude Lattès : les « éditeurs russes recherchent des romans grand public : policiers, fantastique, suspense, romans féminins, livres de jeunesse ». Les responsables de droits expriment souvent l’idée qu’auprès des éditeurs russes « la littérature contemporaine reste méconnue », comme semble le regretter Anne–Solange Noble (Gallimard). Une autre façon de dire les choses, d’après Eva Bredin, « la littérature branchée ou “parisienne” ne semblent pas intéresser les Russes ». Elisabeth Beyer (Actes Sud) constate de son côté des choix très distincts, « soit des succès en France, soit des titres très littéraires ». Ainsi les deux ouvrages de Laurent Gaudé publiés par Actes Sud ont été traduits, ou encore des représentants de la littérature contemporaine française, comme Christine Angot ou Philippe Claudel (Stock).
Le roman policier traduit du français qui a toujours bénéficié auprès des lecteurs russes d’un attrait particulier continue de trouver une place de choix à côté des ouvrages anglo-saxons dans ce domaine.
D’une façon générale, les auteurs français rencontrent-ils le succès en Russie ?
Les auteurs Grasset s’exportent bien, Heidi Warneke peut annoncer une liste de succès avec Henri Troyat, Jean-Pierre Milovanoff, Jacques Chessex, Virginie Despentes, Pascal Bruckner, tout comme les auteurs Gallimard : Pascal Quignard, Jean-Marie Le Clézio, Patrick Modiano. Mais le sentiment prédominant est qu’il est trop tôt pour le savoir ou que « l’accueil est plutôt discret », selon les termes d’Elisabeth Beyer. Les livres écrits par des femmes (Katherine Pancol, Geneviève Dormann, Noëlle Châtelet dont ont déjà été traduits La femme en bleu, La femme coquelicot, La petite aux tournesols) semblent rencontrer leur public et, en jeunesse, se confirme le grand succès à l’international de Peggy Sue de Serge Brussolo, qui « a l’air de bien démarrer chez AST, sans doute parce qu’il fait des romans avec du suspense et avec une touche fantastique » (Eva Bredin).
Un succès particulier est celui de Jean-Noël Kapferer publié aux éditions de l’Organisation, « car il a une notoriété internationale dans le domaine de marques » (Marlyne Tolentino). Le domaine des sciences humaines semble, lui, connaître une certaine désaffection (21 titres cédés en 2003 contre 38 en 2002). Pourquoi ? « La Russie et ses éditeurs s’ouvrent au monde, culture n’est pas synonyme de “France”, dans un certain nombre de domaines l’édition anglo-saxone est plus performante, la demande peut concerner des disciplines où la France n’est pas leader », avance Antoine Bonfait.
Les cessions portent sur les textes de fonds, les classiques (Raymond Aron), l’histoire, particulièrement sous l’angle de la vie quotidienne – choix d’une vingtaine de titres de la collection « La vie quotidienne » (Hachette littératures) ou encore de la collection « Realia » aux Belles Lettres – la sociologie, la philosophie, les sciences politiques, ou les ouvrages se rapportant à la politique (comme par exemple Ces malades qui nous gouvernent chez Stock), la fiction historique populaire (succès chez Plon-Perrin de Juliette Benzoni et Henri Troyat). Marion Colas (PUF) constate que « depuis quelques années, il y a une demande pour l’histoire, l’histoire des idées et des mentalités. Auparavant, c’était plus pour la philosophie (Deleuze, Derrida) ».
Enfin l’art et l’histoire de l’art, qui ont toujours été au cœur des préoccupations des intellectuels russes. Un catégorie en non-fiction dont la demande semble se développer est celle des documents d’actualité et des biographies, aussi bien de personnages illustres de l’Antiquité que de contemporains : Brutus, la Callas, Monet, Isadora Duncan, Mozart, la reine Margot, Richelieu pour Plon-Perrin, Diego et Frida Kahlo, Catherine Deneuve, À l’ombre de moi-même en cours pour Stock, pour ne citer que quelques exemples… « La Russie semble chercher dans les acquisitions de droits une ouverture sur l’actualité mondiale et plus seulement l’acquisition des classiques littéraires ou historiques étrangers », précise Virginie Rouxel.
Un marché ouvert mais des partenaires qui se connaissent mal
Comment s’établissent les contacts ? D’après la majorité des réponses, en priorité lors des foires de Francfort, Londres, au Salon du livre de Paris (où les éditeurs russes ont l’air bien « installés »). Les responsables de droits français vont finalement assez peu sur place. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils passent assez souvent par un agent, Anastasia Lester étant incontestablement la plus mentionnée, ou se font conseiller par des traducteurs. Au cours de l’année la prospection se fait sous forme d’envoi de programmes et de courriers. Autre frein à ces échanges pour Marlyne Tolentino (Editions d’Organisation) : « Les difficultés je pense, sont liées aux problèmes de paiement des avances, au suivi des dossiers ». Pourtant le développement des échanges directs semble déboucher sur plus d’échanges, si l’on se réfère par exemple à l’expérience de Marie-José d’Hoop, présente systématiquement à la Foire non/fiction de Moscou, qui déclare : « le marché russe est florissant », mais il faut y aller ! Pour Delphine Ribouchon, « la communication est parfois difficile à établir avec nos confrères russes ».
Les attentes des éditeurs français par rapport au Salon du livre de Paris et aux Journées professionnelles du BIEF
Elles sont en rapport aussi bien avec les freins aux échanges qui ont été avancés qu’avec l’envie que ça change. Avoir une meilleure compréhension du marché russe, mieux connaître leur production et mieux cerner la demande des éditeurs, développer les échanges directs et les rencontres personnalisées sont les souhaits récurrents des professionnels français. Ils voudraient aussi que certains thèmes soient abordés plus précisément, à l’occasion des rencontres avec les professionnels russes : la distribution en Russie, le système de prix du livre, le système de rémunération de l’éditeur, les modes de lecture, le problème des traducteurs, les rapports avec la presse russe, les orientations étrangères de l’édition russe, les principaux obstacles rencontrés par les éditeurs russes pour travailler avec les éditeurs français, comment développer toute la branche non-fiction, le respect de la nouvelle loi. Du côté des professionnels russes qui seront présents aux Journées professionnelles du BIEF, Serguei Parkhomenko (Inostranka) par exemple espère que ce sera l’occasion de « pouvoir échanger avec des éditeurs français sur son métier, en particulier sur les difficultés qu’il rencontre pour distribuer et mieux faire connaître sa production », et Nadejda Mikhaïlova, responsable du distributeur Dom Knigi, vient avec l’envie de découvrir le fonctionnement du marché du livre français… et de ses grandes chaînes de librairies.
Des deux côtés, s’exprime donc l’envie de mieux connaître l’édition de l’autre pays et de savoir comment y trouver sa place. Alors, le Salon, l’occasion d’un ajustement ?
* Listes des notices parues dans la Bibliothèque notionale française-livres, elles correspondent aux ouvrages traduits du russe au français, édités de 2000 à 2004 et reçus par le Dépôt Légal à la BNF : 80 en 2000, 117 en 2001, 100 en 2002, 103 en 2003 et 98 en 2004
Remerciements à Jean-François Albat, Romuald Boucher (SNE) et à Josiane Castelbou (Centrale de l'Edition)
Sur le sujet des échanges littéraires entre la France et la Russie, on peut se reporter à l'interview d'Anne Duruflé dans le N° 35 de la revue Regards sur l'Est www.regard-est.com