Hélène Clastres est responsable des cessions de droits étrangers et coéditions pour les livres illustrés, pour Gallimard, Gallimard Loisirs, Hoëbeke et Alternatives.
BIEF : Le format des rencontres professionnelles trouve-t-il sa place au moment de la London Book Fair ?
Hélène Clastres : Accoler des séminaires professionnels à des salons est un bon moyen de s’assurer du plus grand nombre de participants possibles, ce qui est important pour ceux qui se déplacent. J’apprécie particulièrement les journées consacrées aux interventions et aux débats, qui nous permettent d’échanger et de réfléchir à des problématiques communes.
BIEF : Qu’avez-vous appris de vos homologues anglais lors de cette rencontre ?
H. C. : La concurrence sur les prix que se livrent les librairies et les supermarchés en l’absence du prix unique du livre, ainsi que les coûts exorbitants pour la promotion en librairie sont une nouvelle fois apparus comme un frein au développement d’un certain type de livres : les livres chers, pointus ou ne bénéficiant pas de couverture médiatique, de même que les coffrets. En revanche, le marché de la librairie n’est pas le principal marché des éditeurs d’art de vivre, qui ont une politique commerciale agressive de ventes spéciales type magasins de bricolage, de jardinage ou d’arts créatifs. Ces réseaux représentent parfois 50% de leurs ventes.
BIEF : En matière d’échanges de droits, quelles sont, selon vous, les principales différences et similitudes entre les pratiques commerciales et juridiques des éditeurs des deux pays ?
H. C. : En règle générale, les Anglais achètent peu de droits. Le marché des livres gastronomiques étant principalement dominé par les grands chefs et leurs émissions culinaires à la télévision, il faut pouvoir apporter des titres uniques et spécialisés ; c’est le cas également dans les loisirs créatifs. Par ailleurs, les éditeurs anglais sont presque les seuls au monde à exiger de payer des droits sur recettes nettes ; et, pour voir aboutir une vente, il faut se plier à leurs multiples conditions.
En revanche, la vente de droits est pour eux un axe commercial parfois aussi important que les ventes sur leur propre marché. Ils dominent les échanges de droits tant par la suprématie de la langue anglaise que par leur organisation. Ils travaillent plus en amont et peuvent présenter du matériel abouti avant publication et organiser des coéditions dès leur premier tirage. Leur maîtrise très scrupuleuse des coûts leur permet de proposer des prix de coédition intéressants, point sur lequel l’inverse n’est pas toujours vrai. Les Anglais impriment presque systématiquement les beaux livres en Asie, alors que nous sommes encore réticents à cette pratique en France. Par ailleurs, notre système de protection des droits d’auteur et des droits de reproduction des illustrations en France pénalise les éditeurs français en matière de coûts de cession.
BIEF : Sur la question numérique, comment qualifieriez-vous l’approche des professionnels anglais présents ?
H. C. : Le marché des applications sur mobiles ou tablettes semble plus développé en Angleterre qu’en France, à en juger par l’exemple qui a été donné avec The Good Pub Guide et ses 20 000 téléchargements. Aucun chiffre publié officiellement en France ne fait état de telles ventes. D’autre part, il est ressorti que de nombreuses applications iPhone et iPad seraient lancées à titre promotionnel et marketing, sans recherche de rentabilité immédiate, sans appréhension de cannibaliser les ventes papier. Les éditeurs français m’apparaissent plus méfiants ou frileux dans leur approche de ce marché. En revanche, les auteurs ne seraient pas forcément rémunérés sur les applications gratuites, ce qui est étonnant par rapport à l’approche française.
En ce qui concerne les cessions d’applications numériques (je ne parle pas des livres numériques qui n’existent pas encore pour le livre illustré), les professionnels anglais présents ne donnaient pas encore l’impression d’avoir conclu de cession ni même établi de « business model ». Nous en sommes tous au balbutiement ; et, malgré la transparence que permettent les séminaires du BIEF, voilà un point clef qui reste encore trop sensible !