François Barjot participe aux échanges franco-danois à double titre : comme médiathécaire à l’Institut français du Danemark et comme fondateur de la toute récente maison d’édition Labyrint Forlag.
BIEF : La littérature française n’est pas toujours bien accueillie au Danemark, perçue souvent comme trop « cérébrale ». Qu’en pensez-vous ?
François Barjot : Il est vrai qu’aujourd’hui la littérature française est un peu moins bien accueillie au Danemark qu’auparavant. Cependant, ce qui lui est reproché n’est pas seulement d’être trop « cérébrale », mais aussi d’être trop franco-française, voire intimiste, et surtout de s’être éloignée de la fiction. Cela dit, les lecteurs, pour la majorité d’entre eux, n’en perçoivent que ce qu’on leur propose en traduction danoise ou ce qu’ils en lisent dans la presse. L’autofiction, par exemple, a bénéficié d’une très large couverture médiatique, alors que ce n’est pas nécessairement le modèle littéraire le plus représentatif de la production française. Il est donc plus question de son appréhension que de ses qualités intrinsèques, et c’est précisément la raison pour laquelle je ne pense pas que ce mauvais accueil soit rédhibitoire.
BIEF : Par rapport à ce marché petit et fragile, pouvez-vous nous décrire le projet et les objectifs de la maison que vous avez fondée en 2008 avec deux collègues enseignants de l’Institut français ?
F. B. : Notre envie de se lancer dans cette aventure s’appuyait sur un triple constat. D’une part, le recul progressif du français au Danemark, d’autre part, ces préjugés sur la littérature française que vous évoquiez plus haut, et enfin, de fait, la baisse du nombre de publications d’ouvrages français traduits en danois. Aussi, pour aller à contresens des idées préconçues dont pâtit la littérature française, nous avons décidé de traduire des auteurs accessibles et reconnus pour leurs qualités stylistiques et leur appartenance à un genre désormais majeur en France mais plus encore en Scandinavie : la littérature policière. Deux exigences strictes donc : la publication d’ouvrages français traduits en danois et le respect d’une logique éditoriale fondée sur une unité de genre littéraire, cela pour permettre à Labyrint d’acquérir une identité forte, mais aussi afin de proposer au public danois une image moderne et renouvelée de la littérature française.
BIEF : D’après vous, quels peuvent être en général les atouts de la production française dans un pays tourné vers l’outre-Atlantique ?
F. B. : Sa qualité d’outsider pluriculturel, notamment, grâce à sa grande diversité ainsi qu’à la francophonie, et les thèmes qu’elle aborde. Pour reprendre le cas du polar, mais l’exemple est valable pour les autres domaines, les auteurs du néopolar, dans le sillage de Jean-Patrick Manchette, ont développé une acuité sociologique qui leur permet de proposer un regard différent sur l’immigration, le racisme, le malaise des banlieues, thèmes qui font débat au Danemark. Et cet outil unique aussi que représente le réseau des Instituts et des Alliances françaises, en ce sens qu’ils peuvent être prescripteurs, participer à la promotion des ouvrages publiés en invitant les auteurs et, surtout, qu’ils sont les relais des aides diverses à la traduction ou à la publication, proposées par le Cnl, par l’Institut français ou localement.
Chaque ouvrage traduit est une victoire en soi, dans la mesure où, grâce à l’intérêt qu’il peut susciter, il contribue de façon plus ou moins directe à promouvoir la littérature française en général. Le projet Labyrint, c’est aussi de montrer aux Danois que le roman policier n’est pas seulement l’apanage des Anglo-Saxons ou des Scandinaves, et que la littérature française est adaptée à tous les types de lecteurs.
BIEF : Comment le monde éditorial accueille-t-il la libéralisation totale, depuis début 2011, du marché du livre ?
F. B. : Le texte de loi voté en début d’année ne fait que renforcer la loi de 2005 sur la libéralisation du marché du livre (auparavant, les éditeurs pouvaient appliquer un prix unique à 10% de leur catalogue, ce qui n’est plus le cas désormais) qui, malheureusement, semblait déjà faire l’unanimité à l’époque. Claus Clausen, des éditions Tiderne Skifter, et Per Kofod, des éditions éponymes, ont tenté d’alerter la profession par voie de presse à l’automne dernier, mais sans grand résultat. La situation est pourtant assez préoccupante, puisque la vague du polar scandinave combinée à la disparition du prix unique du livre ont concouru, ces dernières années, au développement d’un phénomène de « best-sellerisation » de plus en plus perceptible. Dans certaines grandes chaînes de librairies, notamment, on assiste à des changements notables, parmi lesquels la réduction du nombre d’étagères, c'est-à-dire du nombre de mètres linéaires, au profit de tables où les ouvrages sont présentés en facing.
Cette diminution du nombre de références en librairie constitue une réelle entrave à la diversité culturelle et éditoriale.