Depuis toujours, l’Agence littéraire Wandel Cruse regarde vers le Nord. À sa fondation, dans les années 1980, Elise Wandel Cruse, une Danoise d’origine, concentre une part de son activité sur l’introduction d’auteurs nordiques en France, par affinité linguistique et culturelle. Sa fille Arabella, qui parle le danois, le suédois et le norvégien, a repris le flambeau en 1994, pour les mêmes raisons.
Mais elle a aussi développé une activité importante de cessions de droits d’ouvrages français vers les pays scandinaves : elle est aujourd’hui en France la seule sub-agent pour cette zone. L’agence, qui participe à la négociation de 150 contrats par an, représente une trentaine d’éditeurs français – en exclusivité ou pour une sélection de titres – et une quinzaine d’auteurs des pays nordiques. Parmi ses clients en France, elle cite les éditions P.O.L, Denoël, Actes Sud, Albin Michel, Plon, Fayard, Zulma et Viviane Hamy. Centrée tout d’abord sur la fiction et la non-fiction, l’agence s’est ouverte plus récemment au domaine de la jeunesse, afin de promouvoir la nouvelle génération d’auteurs et d’illustrateurs.
Les auteurs français en Scandinavie : le dégel progressif
Pendant assez longtemps, le marché des droits dans les pays scandinaves était difficile à pénétrer : « la littérature française ne se vendait pas, parce qu’elle était perçue comme élitiste », précise Arabella Cruse. Après avoir rendu accessibles à leur lectorat les auteurs du Nouveau Roman, comme Nathalie Sarraute, les éditeurs nordiques eurent du mal à définir les contours d’une identité littéraire française. Ils ont continué à s’intéresser aux auteurs publiés par Minuit, comme Jean Echenoz, traduit dans plusieurs langues nordiques, puis se sont tournés vers des auteurs tels Eric-Emmanuel Schmitt ou Emmanuel Carrère, jugés originaux.
Le travail à mener pour l’agence, aux côtés des responsables de droits des maisons, fut de baliser leurs recherches et de leur proposer une sélection de titres qui permettrait peut-être une politique éditoriale à plus long terme. Sans oublier la découverte de jeunes auteurs : Céline Curiol, David Foenkinos, Claire Castillon ou Tanguy Viel, qui représentent la nouvelle garde de l’édition française.
Quelles sont précisément les attentes des éditeurs scandinaves ?
Selon Arabella Cruse, ce qui dans la fiction en langue française ne marche pas sur les traces des auteurs anglo-saxons. « Ils ont ce qu’il faut en la matière ! Ils préfèrent la french touch des écrivains femmes, qui se font le reflet de la société française aussi bien dans sa banalité que dans ses tensions, comme Anna Gavalda ou Faïza Guène. Ou les écrivains francophones ou exilés écrivant en français – tels l’Iranienne Chahdortt Djavann et l’écrivain afghan Atiq Rahimi –, ou encore des écrivains de polars français, dont les intrigues permettent de décrire elles aussi des faits de société, comme Fred Vargas, Jean-Christophe Grangé, Anne Rambach, Thierry Jonquet, entre autres… » Un intérêt qui prend une valeur particulière dans ces pays où de nombreux écrivains sont passés maîtres dans le genre ! Quant à « la plus grande sensibilité aux écrivains francophones perçue depuis 15 ans », elle lui semble correspondre, pour une part, à l’intérêt constant d’une actualité sur l’Afrique. On le sait, le célèbre écrivain suédois Henning Mankell, qui séjourne régulièrement au Mozambique, a créé une maison d’édition, Leopard Förlag, qui publie des auteurs du tiers-monde, entre autres africains, dont Assia Djebar, Emmanuel Dongala et Véronique Tadjo.
Arabella Cruse évoque, comme autre centre d’intérêt collectif fort émanant des pays nordiques, les ouvrages se rapportant à la Seconde Guerre mondiale, « ce qui explique le succès en non-fiction de biographies et de témoignages sur cette période (Journal d’Hélène Berr, Je suis le dernier Juif de Chil Rajchman) et, en fiction, du best-seller de Tatiana de Rosnay (Elle s’appelait Sarah) et des romans d’Irène Némirovsky ».
Pour suivre ces différentes tendances, il faut une bonne connaissance des catalogues, des contacts directs, des voyages réguliers sur place, pour rencontrer les éditeurs chez eux, et pas seulement dans les foires… « Bien sûr, je vais à la Foire de Göteborg, qui réunit les auteurs et les acteurs de l’ensemble des pays nordiques, mais je me rends aussi régulièrement à Stockholm, à Helsinki (où la France était invitée d’honneur en 2010) et à Copenhague ».
Un autre rôle de l’agence, important aux yeux d’Arabella Cruse, est le soutien à la promotion des auteurs français après leur traduction dans tel ou tel pays, à leur « lancement » dans la presse, à leur présence dans les festivals. Elle suit de près la sortie des livres et accompagne parfois les auteurs pour faire la promotion de leurs ouvrages dans les pays nordiques. C’est ce qu’elle appelle le « service après-vente » !
La littérature nordique en France : une vague d’exceptions
Que s’est-il passé entre le succès phénoménal de Smilla (et l’amour de la neige) de l’auteur danois Peter Høeg, la première grande enquête nordique parue en 1995 aux éditions du Seuil, du non moins retentissant Monde de Sophie du Norvégien Jostein Gaardner (au Seuil aussi), et la saga Millénium de Stieg Larsson ou les ouvrages de Camilla Läckberg (tous deux publiés chez Actes Sud), qui secouent les ventes des librairies aujourd’hui ?
D’après Arabella Cruse, entre ces deux fortes vagues – elle va jusqu’à évoquer « dix ans de quasi-désert » –, quelques éditeurs ont dû prendre le risque de continuer à traduire des auteurs nordiques, auxquels les lecteurs français ne réservaient pas forcément un accueil enthousiaste : Tony Cartano aux Presses de la Cité, puis chez Albin Michel ; Marc de Gouvenain chez Actes Sud ; Susanne Juul, directrice de la maison Gaïa, qui se consacre inlassablement à la traduction de ces littératures depuis plus de 20 ans ; Jean Mattern, qui continue activement chez Gallimard le travail entrepris dans ce domaine.
Dans la typologie des éditeurs, à côté des « éditeurs héritiers », comme par exemple Stock – dont le grand succès rencontré par la publication de Purge de l’auteur finlandais Sofi Oksanen rappelle l’investissement depuis toujours dans ce secteur de la collection « Cosmopolite » –, on trouve des maisons comme Esprit ouvert, l’Élan, Phébus, le Serpent à Plumes, avec des politiques éditoriales intéressantes, ne se limitant pas aux auteurs de polars, même s’il reste beaucoup de lacunes dans la traductions des auteurs avant les années 1990… »
« On peut noter que le rôle des traducteurs en amont a changé, constate Arabella Cruse. Avant – surtout pour les langues rares –, ils étaient reconnus comme des experts qui pouvaient proposer tel ou tel livre, voire devenir directeurs de collection. Pour cette fonction de découvreur, les éditeurs se sont rapprochés des éditeurs scandinaves… et éloignés des traducteurs ».
Sur ce marché des droits, le développement des agences reste limité. Ainsi, si la Suède en a toujours compté un certain nombre, trois viennent de se créer en Finlande, dans la continuité de l’émergence de certains auteurs. Parfois aussi, les grands groupes comme Bonniers ou Gyldendal créent en interne des agences, qui sont en fait l’équivalent de nos services des droits.
À la croisée des cultures éditoriales nordiques et française, l’Agence littéraire Wandel Cruse joue un rôle particulier dans ces échanges forts mais fluctuants auxquels elle apporte un dynamisme constant, en cherchant les ressorts à long terme d’une attirance épisodique.