« Tout est à vendre : exposition, albums, fanzines ! »
Voilà une réplique qui n'a rien d'invraisemblable dans la bouche d'un libraire installé derrière son stand dans un salon du livre. Surtout si le salon s'articule autour d'expositions, ateliers, lancements, présentations et dédicaces, soit toutes les langues de la BD – de la jeunesse aux jeunes auteurs, de romans graphiques à l'exposition rétrospective des bédéphiles locaux ou autre expérimentation piquante plus difficile à mettre en tête d'affiche –, tout cela a l'air normal.
Le fait que cela ait eu lieu à Bucarest, au premier Salon européen de la bande dessinée, dans les bonnes conditions énoncées auparavant, du 28 octobre au 21 novembre 2011, change en effet très peu la donne. Reste que les libraires en question, nous, n'arrivons pas tout à fait à croire que nous avons enfin eu l’occasion de penser cela…
Jumatatea plina (La Moitié pleine, en français) est aujourd’hui une association à but non lucratif, rencontre de notions peu commune pour les Roumains ! En fondant cette structure en 2006 sur la base d’études en art, de l’intérêt pour le travail curatorial, du goût pour la BD indépendante et de notre récent retour en Roumanie après plusieurs années passées en France, nous avons assez vite compris qu’un « plan d’affaire » ne serait pas la meilleure façon d’envisager nos débuts dans le domaine choisi. Nos partenaires, même si difficiles à trouver, étaient des mécènes, tels que l’ambassade de France par le biais du Bureau du livre ; quant à nous, nous étions (et sommes toujours) deux volontaires heureux de présenter dans des galeries et des écoles d'art des auteurs et un art assez peu connu ici.
Notre premier projet fut notre plus grande réussite : Edmond Baudoin a accepté de travailler à un roman graphique avec un incontournable écrivain roumain, Mircea Cartarescu. L'Institut français de Bucarest est devenu partenaire du projet. Le résultat final, Travesti, a été publié en France à l'Association. Ici, l’éditeur de l'œuvre de Cartarescu hésite encore. « Il n'y a pas un public pour ça », dit-il. Pourtant cette année, trois ans après l’édition française, un éditeur local, Editura Art, a eu l’audace de commencer une vraie collection de romans graphiques avec Persepolis de Marjane Satrapi.
Initiatrice de nombreux projets de promotion de la BD, librairie lors d’événements comme le festival annuel d'animation, puis librairie à part entière, accueillie de façon permanente par un café branché, jeune et créatif du centre du Bucarest, l’association Jumatatea plina est devenue partenaire de cette collection.
Avec le soutien de l'Institut français de Bucarest, cette fois par le biais de son programme d'aide à la publication, le deuxième volume de la collection, Broderies de Marjane Satrapi, nous a propulsés au rang de coéditeurs de la collection. Lancé au Salon de la BD, ce nouveau livre s’est ajouté à notre participation, comportant par ailleurs une exposition de Jocelyn Gravot et Gavin Pryke, une autre avec les posters du Dernier Cri, des ateliers animés par Pakito Bolino (sérigraphie) et Sascha Hommer (réalisation de fanzines), sans oublier la librairie, soutenue par le BIEF pour son fonds « francophone ». Toujours dépendantes de partenaires ou sponsors, ces activités ont pourtant bénéficié, pour la première fois, d'un autofinancement rendu possible par la vente des livres.
En règle générale, ce sont les livres en anglais qui font vivre Jumatatea plina, l’offre francophone étant limitée, en raison de la difficulté d’acheter de petites quantités à des prix compétitifs auprès de groupes éditoriaux et distributeurs français, ainsi que du transport onéreux de ces achats depuis la France. Raison de plus pour mettre en avant nos indépendants préférés qui font de la vente directe et acceptent que les cartons soient récupérés par des amis parisiens ou de passage en France. Heureusement, les livres de L’Association, de Cornélius, des Requins Marteaux, du Collectif Troglodyte, d’Ego-comme-x et aussi d’Actes Sud BD plaisent beaucoup aux Roumains !
Notre librairie est fondée sur le principe de la diversité doublée de qualité, notre offre francophone doit le devenir également. Alors, si nous regardons l’avenir avec confiance ? Oui, bien sûr !