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"La France semble être en avance dans les sciences et les sciences humaines", Larry Kritzman
Le Billet de New York. Les sciences humaines et sociales françaises sous un nouvel éclairage

Les 8 et 9 novembre derniers, la French Publishers’ Agency a eu le privilège, en partenariat avec la French-American Foundation et les services Culturels de l’ambassade de France, d’accueillir six éditeurs français en sciences humaines et sociales à New York pour un colloque intitulé « French Thought Today : A Publishing Perspective ». L’évènement s’est déroulé à la Maison française de New York University, devant une salle pleine d’éditeurs américains, de traducteurs, d’historiens, de sociologues et aussi d’étudiants.
 
Un voyage de retour en juin 2011 sera effectué par six éditeurs américains des mêmes disciplines. Depuis Les Lumières puis, ensuite, Alexis de Tocqueville, les sciences humaines et sociales françaises ont imprimé leur marque sur la pensée américaine.
 
Quel est aujourd’hui l’état des sciences humaines et sociales en France ? Telle est la question que se posent beaucoup d’éditeurs américains. Des éléments de réponse ont été apportés lors d’interventions de professionnels français, discutées par leurs homologues américains.
 
Sophie Berlin, de Flammarion, a discuté du « débat d’idées » avec John R. MacArthur, président et éditeur de Harper’s Magazine. Elle a mis l’accent sur les lacunes de publications liées aux « grands » penseurs actuels. Elle a donné comme exemple de livre de non-fiction qui a été un succès en France, Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas. Au lieu de prises de position sur l’Europe, la crise économique ou l’Afghanistan, les penseurs reconnus comme Bernard-Henry Lévy s’expriment sur des sujets très français, comme l’a été l’affaire des Roms ou celle de Freud/Onfray. Ou, sinon, sur des sujets de société comme le fait Élisabeth Badinter dans Le Conflit, la femme et la mère. Ce titre a été cédé aux États-Unis à Metropolitan Books mais, en général, les Américains suivent peu ou sinon de très loin ces débats. En matière d’édition, ils s’intéressent plus aux questions que se pose actuellement la France sur la laïcité ou les défis sociaux que représente la banlieue.
 
Hélène Monsacré, d’Albin Michel, a rendu compte de l’actualité de l’édition en France sur la pensée antique avec, pour la questionner, la biographe américaine Joan Schenkar. Parlant de la place qu’occupe actuellement l’étude de l’Antiquité gréco-romaine, « socle de la société française », elle a expliqué sa popularité auprès des éditeurs, pour qui « la sagesse de l’Antiquité, ça marche toujours… ». Il y aurait un besoin dans le public français d’un retour aux racines, d’une quête d’identité, qui se traduirait par le développement de toute une catégorie de livres inspirés par la pensée classique. En écho, les Américains traduisent volontiers des auteurs français traitant de l’Antiquité, tant leur expertise est reconnue. Ainsi, la French Publishers’ Agency a récemment cédé les droits de L’économie de la Grèce des cités en deux volumes, d’Alain Bresson, et les livres de Pierre Vidal-Naquet, Jean-Pierre Vernant et Pierre Hadot continuent à bien se vendre de ce côté-ci de l’Atlantique.
 
C’est aussi devant la biographe renommée de Patricia Highsmith qu’Anthony Rowley de Fayard a présenté précisément le secteur de la biographie en France aujourd’hui. Il a mis en évidence le nombre important de livres traitant de personnalités célèbres de l’histoire de France – Louis XIV, Napoléon, De Gaulle et Mitterrand – et l’absence de biographies traduites de langues étrangères ou d’ouvrages sur des figures féminines, autres que « épouses de » figures masculines de l’histoire. Le débat qui s’en est suivi a tourné autour de la question du format et du style des biographies, de la biographie romancée et, même, de la biographie comme forme d’art. L’auteur français serait plus inhibé que l’auteur américain quant à la liberté de l’angle d’approche du sujet.
 
Avant d’exposer la situation actuelle de l’édition de philosophie en France aujourd’hui à Timothy Bent, executive editor chez Oxford University Press, Monique Labrune, éditrice au Seuil a rappelé qu’en France la philosophie est étudiée dès le secondaire, contrairement aux États-Unis, où elle commence à être enseignée seulement au niveau universitaire. Cela crée pour l’édition de philosophie des opportunités particulières : tout un marché d’édition des « classique » bon marché pour les étudiants de divers niveaux. Et l’éditrice du Seuil ajoute qu’un secteur « parascolaire » complémente ce réseau, ainsi qu’un petit secteur dévoué à l’histoire de la philosophie.
Pour elle, la philosophie se porterait très bien en France, « discipline en effervescence », avec une nouvelle génération de penseurs moins inhibée par l’ombre des « grands », les éternels maîtres à penser pour les Américains, que sont Foucault, Deleuze et Derrida, entre autres. Et des jeunes philosophes français il n’en manquerait pas, surtout comparé au nombre de leurs homologues étrangers !
Des revues comme Philosophie Magazine, la tenue des 14e rencontres Citéphilo à Lille, pour favoriser l’accès de la philosophie au grand public, sont impensables aux États-Unis, où l’existence même de philosophes pourrait être remise en question !
 
Quels penseurs français marchent bien aux États-Unis ? Alain Badiou, Jacques Rancière, André Comte-Sponville, Luc Ferry, Michel Onfray et, bien sûr Bernard-Henry Lévy… Et qui sont les jeunes qu’il nous reste à découvrir ? Pierre Cassou-Noguès, Michel Foessel, Thierry Hoquet, Guillaume Le Blanc, Michela Marzano et Pierre Zaoui, entre autres.

Paul Garapon, des PUF, a échangé avec John R. MacArthur à propos des revues en sciences humaines, qui occupent une part importante dans l’édition française avec environ 2 000 publications distinctes. À la grande différence des États-Unis, qui se tournent presque exclusivement vers l’édition en ligne pour ce secteur, où le contenu progresse vers l’accès gratuit ou « open access », les revues en France semblent pouvoir continuer une vie éditoriale sur support papier, ce que les Américains semblent nous envier. Le point en commun est de reconnaître aux revues leur rôle de forum de la découverte et, aux articles, de creuset pour des livres futurs.
 
Pour terminer cette rencontre, Hugues Jallon du Seuil s’est demandé, toujours avec Timothy Bent, où en était la pensée et, plus particulièrement, la pensée critique en France, question qui hante les éditeurs américains depuis la fin de l’ère de ce qui s’appelle ici la « French Theory ». Il a rappelé que tous les auteurs de cette « parenthèse enchantée » des années 1950 à la fin des années 1970 écrivaient dans un contexte intellectuel révolutionnaire.
 
« Suite au reflux intellectuel des années 1980 et 1990 », une nouvelle génération de penseurs et écrivains a emergé et « la critique sociale s’est remise au travail ». Il a cité une panoplie de noms et de titres qui marquent cette nouvelle critique sociale, parmi eux : Le Nouvel esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Eve Chiapello (Gallimard), La Nouvelle raison du monde, travail de François Denord, Christian Laval et Pierre Dardot (La Découverte), La Privation de l’intime de Michael Foessel (Seuil), La Fatigue d’être soi ou La société du malaise d’Alain Ehrenberg (Odile Jacob), Souffrance en France (Seuil) et Travail vivant (Payot) de Christophe Dejours et, plus récemment, Pourquoi désobéir en démocratie de Sandra Laugier et Albert Ogien (La Découverte).
Dans une ère néoliberaliste, les œuvres de critique sociale seraient de plus en plus importantes, pour faire contrepoids à la démarche politique du démantèlement de la société en tant que corps solidaire, pensée qui a commencé avec Margaret Thatcher, Ronald Reagan et d’autres. Danger pressenti par Foucault lui-même quand, dans les années 1970, il avait déclaré que la société devait être défendue. Si, aux États-Unis, une majorité des publications de critique sociale se font au sein des presses universitaires, plus riches que leurs homologues françaises et plus liées à l’académie, Hugues Jallon a souligné que, par contraste, en France, beaucoup d’éditeurs généralistes prennent le relais dans ce domaine.

Ces deux journées ont été foisonnantes, à l’image de la pensée dans les sciences humaines et sociales françaises, qui ne cessent d’évoluer, faisant entendre de nouvelles voix qui valent la peine d’être écoutées et devraient ouvrir des pistes pour les traductions.
 
Lucinda Karter

 
Questions à Larry Kritzman
 
Professeur de littérature française et de littérature comparée au Dartmouth College et directeur de collection à Columbia University Press, il a publié : Sylviane Agacinski, Élisabeth Badinter, Roland Barthes, Alain Cabantous, Hélène Cixous, Alain Corbin, Régis Debray, Jacques Derrida, Alain Finkielkraut, Gilles Deleuze, François Dosse, Jean-Louis Flandrin, Jacques Le Goff, Julia Kristeva, Emmanuel Levinas, Michel Pastoureau, Pierre Nora, Paul Ricœur, Élisabeth Roudinesco, Jean Starobinski et Emmanuel Todd.

Lucinda Karter : Cela fait longtemps que vous publiez de nombreux ouvrages témoignant de « la pensée française » à Columbia University Press. Comment voyez-vous l’évolution de la place qu’occupe cette tradition tant dans l’édition américaine qu’à l’université ?

Larry Kritzman : Il y a toujours un grand intérêt pour les œuvres provenant de la France en sciences humaines, histoire, théorie de l’art, architecture et philosophie. Au niveau universitaire, la « French Theory » (qui va au-delà du post-structuralisme) demeure d’une grande actualité. La France semble être en avance dans les sciences et sciences humaines. La pensée française, dans la définition la plus large, continue à avoir un impact dans toutes les disciplines. Le département de français à New York University, par exemple, continue d’inviter les intellectuels les plus reconnus à la Maison française, pour un public qui provient à la fois du milieu universitaire et du grand public.

L. Karter : D’après vous, quels penseurs français se distinguent des autres aujourd’hui parmi les auteurs que vous publiez ou que vous lisez ?
 
L. Kritzman : Marc Augé, Alain Badiou, Pierre Bayard, Étienne Balibar, Hélène Cixous, Marc Crépon, Georges Didi-Huberman, Julia Kristeva, Jean-Luc Nancy, François Noudelmann, Jacques Rancière, Georges Vigarello.

L. Karter : Les rencontres auxquelles vous avez participé cherchent à ouvrir
de nouvelles voies pour les traductions. Qu’en pensez-vous ?

L. Kritzman : L’intérêt des éditeurs américains pour la pensée française demeure élevé au sein des grandes presses universitaires comme Columbia, Chicago, Harvard, Cornell, Minnesota, Johns Hopkins et Princeton. Mais l’obstacle pour le maintenir est avant tout d’ordre financier. Les coûts de traduction demeurent élevés et nécessitent pour les éditeurs américains l’apport d’aides du gouvernement français.

 
Questions à Sophie Berlin, Directrice éditoriale en sciences humaines chez Flammarion
 
Jean-Guy Boin : Vous venez de participer à la Rencontre organisée à New York à l’initiative de la French Publishers’ Agency, antenne américaine du BIEF, en partenariat avec la French American Foundation et les services Culturels de l’ambassade de France aux États-Unis. Quelles étaient vos attentes lorsque le principe de votre participation à cette rencontre a été arrêté l’été dernier ?

Sophie Berlin : J’avais surtout des questions – en premier lieu, je me demandais qui viendrait à cette journée, qui allait être suffisamment motivé par le programme (« La pensée française. Le point de vue des éditeurs ») pour se dégager du temps « gratuit ». Plus précisément, j’attendais de mieux comprendre nos convergences et nos écarts – quels livres se traduisent (de chaque côté de l’Atlantique), et ceux qui ne se traduisent pas – et pourquoi ? Je voulais aussi savoir si le procès intenté depuis quelques années à la culture française, son déclin réel ou supposé, était un concept opératoire pour nos interlocuteurs – et si oui, quelles en étaient, selon eux, les raisons ? J’avais envie, enfin, de partager tous ces sujets avec mes confrères et consœurs.

J.-G. B. : Le format de cette rencontre, une journée en continu, suivie d’une réception offerte par le service Culturel, vous est-il apparu adapté ?
 
S. B. : Oui, absolument. Le tout était peut-être un peu dense (6 interventions suivies d’une discussion, chaque module durant une heure) et on aurait aimé prolonger certains débats (celui, légèrement houleux, sur le numérique, par exemple). À cet égard, il faut saluer la qualité des modérateurs américains, qui avaient pris la peine de lire nos communications et de les critiquer avec une parfaite pertinence.
Il me semble aussi que ce format d’une journée est lucide par rapport aux agendas des uns et des autres ; ce fut une des raisons de la belle participation. Enfin, pour ce qui est de finir par un cocktail convivial, personne, je crois, ne trouvera à le déplorer...

J.-G. B. : L’articulation entre les différentes interventions des éditeurs français vous a-t-elle semblé pertinente ?
 
S. B. : Elle avait le mérite de proposer un panorama extrêmement large de l’édition de sciences humaines en France. Chacun des éditeurs invités avait sa culture (personnelle et d’entreprise) et sa sensibilité propres, certains très centrés sur la question du modèle économique, d’autres sur les enjeux plus théoriques et critiques. Personnellement, j’ai apprécié les communications précises et originales d’Hélène Monsacré (Albin Michel) sur le retour aux Anciens ou d’Anthony Rowley (Fayard) sur la biographie. Au total, même si nous avons regretté qu’Éric Vigne (Gallimard) ne puisse être des nôtres, cette journée était bien représentative de ce qui se passe aujourd’hui dans l’édition de sciences humaines – des difficultés, certes, des domaines en souffrance, mais aussi des problématiques neuves, des auteurs émergents et une vitalité constante pour l’histoire et la philosophie.
 
J.-G. B. : Qu’avez-vous perçu des réactions du public et des éditeurs américains présents ?
 
S. B. : Les personnes présentes ont été intéressées – en tout cas, elles sont restées jusqu’à la fin ! – et surprises, je pense, par une forme de modestie pragmatique qui est plutôt l’apanage de la mentalité américaine. Autre point qui a frappé nos interlocuteurs : la tonalité générale n’était pas catastrophiste. Personne, parmi nous, pour regretter la fin du fameux âge d’or des sciences humaines et annoncer la mort programmée du livre papier faute de combattants.
 
J.-G. B. : Une suite est-elle à envisager et sous quelle forme ?

S. B. : Il faudrait un retour des Américains, bien évidemment, et même prendre date pour des rencontres régulières (tous les deux ans environ). On le sait, les foires internationales mettent principalement en contact les acheteurs (les éditeurs) avec les vendeurs (les responsables des cessions). Le temps aussi y est compté. Du coup, la place pour l’échange intellectuel ou le partage d’expériences est assez réduite. Il est clair qu’une rencontre de ce type est au moins aussi efficace pour apprendre à travailler ensemble que la fréquentation assidue, et légèrement rébarbative, du hall 8 de Francfort !
 -  janv. 2011
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