De plus en plus professionnelle, la Foire internationale du livre de Pékin propose des séminaires et organise de nombreux moments de rencontres avec les éditeurs chinois. Le stand du BIEF est le lieu de passage obligé de tous les professionnels chinois en recherche d’informations actualisées sur la production éditoriale française. L’édition française ayant participé dès les premières années à cette manifestation, et la France ayant été le pays qui a inauguré le concept d’invitation d’honneur en 2005, son stand est particulièrement fréquenté.
Pour cette édition 2010, 90 éditeurs français y étaient représentés. Le cycle des séminaires professionnels thématiques s’est poursuivi en proposant (après les sciences humaines et sociales, l’art de vivre et la jeunesse) un focus sur la littérature.
Le dragon et la plume ou comment l’édition chinoise transforme peu à peu sa fiction
HAN Jingqun, des éditions Beijing Octobre Arts & Literature Publishing House, invité à intervenir dans le cadre du séminaire coorganisé par le BIEF et l’ambassade de France à Pékin (SCAC) du 28 août dernier, prévient d’emblée des limites de son témoignage : « Je ne suis qu’un arbre dans la forêt. Difficile donc de parler de l’ensemble du marché avec le recul nécessaire ».
La prudence est en effet de mise lorsqu’est évoquée l’édition chinoise et plus spécifiquement l’édition littéraire, sujet commun à l’ensemble des tables rondes qui composaient cette journée. Si sont répertoriés plus de 600 maisons d’édition en Chine, seule une petite quarantaine d’entre elles publient de la fiction. La majeure partie de la production chinoise évolue de plus en plus vers le domaine de la jeunesse, du scolaire et du livre pratique (management notamment), laissant de plus en plus de côté les déclinaisons éditoriales des théories du Petit Livre rouge.
Dresser un état réaliste de l’édition littéraire en Chine est donc difficile mais quelques caractéristiques ont cependant été rappelées : l’impact de l’organe de création officiel du PCC - l’association des écrivains chinois, qui se structure en autant de ramifications qu’il existe de provinces chinoises -, l’importance des prix littéraires, dont le très fameux Maodun Prize et Internet, le trouble-fête tant redouté et si efficace.
C’est ce dernier point qui témoigne de la vigueur créatrice de l’édition chinoise et sa capacité, en marge du système traditionnel, de maîtriser les nouveaux vecteurs économiques et culturels. MENG Bo de Sina.com, plateforme de vente et de téléchargement de contenu éditorial en ligne, le prouve avec force : son site est un vivier d’écrivains où par les blogs, les romans interactifs, etc. la fiction chinoise parvient rapidement aux yeux de la nouvelle génération du pays, faisant fi de toute censure. Aux sceptiques qui mésestiment la qualité littéraire de ces livres, il rétorque qu’il est un peu trop tôt pour juger de la cyber-littérature…
Cette journée de séminaire a été une introduction révélatrice des échanges qui ont eu lieu sur le stand du BIEF à la Foire. Une fréquentation générale de la foire moins importante, mais un stand français qui n’a pas désempli. Pour les éditeurs de jeunesse et de référence comme Didier Jeunesse, Larousse, Nathan, L’École des Loisirs, Hemma et Ballon Media, enchaîner les rendez-vous est un rituel incontournable et ce, malgré la crise. Pour les éditeurs de littérature ayant fait le déplacement (dont les trois responsables de droits des maisons P.O.L, Stock et Zulma), les approches sont plus complexes. D’abord parce que la plupart de la littérature étrangère traduite en Chine est asiatique (Corée et Japon), ensuite parce qu’il est difficile de cerner les thèmes littéraires qui sont plébiscités par les éditeurs chinois. Pour Paul Otchakovsky-Laurens, l’un des intervenants de cette journée, interrogé à son retour de la foire, « les relations éditoriales franco-chinoises devraient se normaliser peu à peu au sens où, actuellement, les éditeurs chinois ne cherchent chez nous (je parle de littérature générale évidemment) que des best-sellers et que ce n’est pas sain puisque ce qui marche en France ne marche pas nécessairement là-bas. Il nous faut être suffisamment convaincants pour faire connaître et apprécier par nos confrères chinois des œuvres qui ont un potentiel de développement, y compris commercial, sur un plus long terme. Et il nous faut les inciter à nous proposer la même chose de leur côté ». Parallèlement, Jiang Lei (Yilin Press) avait souligné, lors du séminaire, le choix exigeant de certains éditeurs chinois, en publiant par exemple Les Ombres errantes de Pascal Quignard.
« Le Carnet de plumes françaises » bilingue français – mandarin, édité par le BIEF à cette occasion, est un outil exploratoire qui permet de dépasser les a priori. Pour exemple, alors que les livres érotiques sont souvent déconseillés comme candidat potentiel à la traduction en Chine, La preuve par le miel de Salwa Al Neimi (Robert Laffont) a suscité des demandes concrètes d’acquisition de la part d’éditeurs chinois.
Cette 17e édition de la BIBF a été le cadre de deux événements révélateurs du rapprochement franco-chinois dans l’édition : la naissance d’une filiale franco-chinoise qui lie Hachette à l’éditeur pékinois Phénix et la remise du Prix de la traduction FU Lei, créé par l’ambassade de France à Pékin, qui a couronné la publication chinoise de Chagrin d’école de Daniel Pennac et la biographie sur Gaston Gallimard de Pierre Assouline.
Association d’une maison chinoise à une structure étrangère et mise en valeur du rôle des traducteurs, deux initiatives impensables il y a encore quelques années. Rien n’est immuable au pays de la Grande Muraille d’où la nécessité de venir régulièrement à la Foire internationale du livre de Pékin pour percevoir les changements d’un marché qui s’affranchit peu à peu du système étatique.
Programme du séminaire et intervenants
- La place et les spécificités de la littérature en France et dans l’édition française
Paul Otchakovsky-Laurens (P.O.L) & Amélie Louat (Zulma)
- Les éditeurs chinois de littérature
Han Jingqun, Chen Tong (Beijing Octobre Arts & Literature Publishing House)
- La réception en Chine de la littérature étrangère
Jiang Lei (Yilin Press) & Zhao Wuping (Shanghai Translation Publishing House)
- Les passeurs : traducteurs et agents. Que traduire ?
Yu Zhongxian & Solène Demigneux (Dakai Agency)
- Les échanges de droits entre la France et la Chine : état des lieux
Marleen Seegers (Stock) & Wang Jun (Institut de recherche de l’édition du GAPP)
- Internet et la littérature en Chine
Meng Bo (Sina.com)
Prochaines dates : 31 août - 4 septembre 2011
Invité d’honneur : les Pays-Bas
http://www.bibf.net
Autre secteur de ces échanges, les ouvrages de Droit et de Sciences politiques étaient représentés dans un catalogue bilingue français-chinois, réalisé par le BIEF, qui a pu être distribué, lors de la foire, aux professionnels concernés.
Les livres juridiques en Chine : le droit français en bonne place
D’après les entretiens avec Luo Jie Zhen, traducteur spécialisé en Droit et Alice Yi, éditrice chez Law Press
Law Press publie 1000 nouveautés par an, ce depuis plus de 50 ans. La majeure partie du catalogue est constituée de manuels universitaires et de livres académiques.
Le droit français est un des thèmes récurrents : codes civils, droit comparé européen, histoire du droit français, droit et politique, philosophie du droit font régulièrement l’objet d’une traduction. Fait nouveau depuis quelques années : la recherche de contenu sur le droit français commercial et des sociétés. Cette demande accompagne la présence chinoise dans les pays d’Afrique, dont la juridiction est proche du modèle français.
Si les besoins sont donc là, les moyens pas toujours. Il est difficile de trouver un bon traducteur qui soit familiarisé avec la lexicologie juridique et sache l’adapter à la langue chinoise. Il est courant d’avoir recours aux néologismes pour rendre compte de certains concepts comme le PACS par exemple. C’est donc un travail linguistique sophistiqué. De plus, même si on dénombre en Chine plus de 620 instituts et universités spécialisés en Droit, rares sont les ventes qui atteignent les 30 000 exemplaires (vente moyenne d’un best-seller en la matière). Le tirage moyen d’un livre spécialisé est de l’ordre des 3 000 exemplaires et le prix moyen oscille entre 200 et 250 RMB (soit une vingtaine d’euros), alors même qu’en France le livre vaudrait la moitié du prix. Seule solution pour dépasser cet écueil, les abrégés, synthèses de gros manuels français. Cela permet de réduire les coûts et de proposer au lectorat un prix moyen de 30 ou 40 RMB (entre 3 et 5 €). Proposer des versions adaptées et denses des productions françaises sont un facteur déterminant pour finaliser un contrat de cession de droits avec un éditeur chinois juridique.