Le 11e Salon du livre Non/Fiction de Moscou s’est tenu cette année du 1er au 6 décembre et a accueilli 30 000 visiteurs environ et près de 250 exposants. Parmi eux, des éditeurs étrangers venant de République tchèque - invitée d’honneur -, de Pologne, du Japon, des pays nordiques (Danemark, Finlande, Suède), d’Israël, d’Allemagne et de France, dont le stand présentait les titres sélectionnés par les éditeurs adhérents du BIEF.
Retour sur les principales tendances du marché russe qui s’en sont dégagées avec l’agent Anastasia Lester.
BIEF : Comment qualifieriez-vous ce Salon ?
Anastasia Lester : Je me suis rendue pour la première fois à Non/Fiction en 2000 et depuis j’y vais tous les ans. Parallèlement, je continue à aller une fois tous les 2 ans au Salon de septembre, qui reste une bonne occasion de sentir le marché russe. C’est aussi le lieu ou viennent les éditeurs des plus petites villes ou de celles qui ont traditionnellement une faible activité éditoriale, mais dont il est intéressant de connaître la production, pour avoir une vision d’ensemble.
Quant à Non/Fiction, c’est pour moi le « deuxième Francfort ». C’est mon lieu de travail privilégié. Plus de la moitié des éditeurs que j’y rencontre sont ceux à qui j’ai présenté des titres lors de Francfort. Je reviens avec eux sur les différentes propositions, fais le point sur les exemplaires qu’ils ont reçus, et m’informe de leur « shortlist ». J’ai également des rendez-vous avec des éditeurs qui ne se déplacent pas à Francfort ; souvent de petits éditeurs, souvent de sciences humaines et sociales. Non/fiction avait été conçu initialement pour être consacré à ce secteur. Mais, de fait, les éditeurs russes y ont présenté l’ensemble de leur production « de qualité », y compris en littérature générale. Le salon est donc devenu généraliste.
BIEF : En tant qu’agent, quelle(s) évolution(s) observez-vous dans les échanges entre les éditeurs français et russes ?
A. L. : Au début de mon activité, les éditeurs français faisaient souvent des gestes commerciaux à destination des éditeurs russes, contents de renouer des liens avec cette langue. Aujourd’hui, ils sont devenus beaucoup plus exigeants. C’est bon signe : cela prouve qu’ils envisagent le marché russe comme un marché réellement intéressant, qu’ils prennent « au sérieux ». Cette tendance va de pair avec la réorientation de beaucoup de maisons françaises, qui mettent de côté la poursuite à tout prix de la traduction en langue anglaise pour se tourner vers d’autres marchés.
BIEF : Quelles ont été les conséquences de la crise financière sur l’édition russe et sur la tenue du Salon Non/Fiction 2009 ?
A. L : Même s’il y a eu un peu moins de participants cette année au Salon, les éditeurs sont tout de même venus, sans prendre de stand, pour certains, ou en en réduisant la surface. Cette édition du Salon a donc été un peu moins foisonnante que d’habitude. Mon activité ne s’en est pas ressentie : j’ai passé plus de temps avec chaque éditeur, ce qui m’a permis de mieux cibler leurs besoins. En fin de compte, j’aurai fait autant de contrats cette année que les années précédentes, malgré les conditions économiques difficiles.
Mais, oui, la crise a profondément touché l’édition russe dans son talon d’Achille : la distribution. En effet, certains gros distributeurs, comme Top Kniga se sont retrouvés acculés par les banques – qui créditaient jusqu’alors le système et pourvoyaient ainsi la chaîne du livre en liquidités – à solder leurs créances. Ce sont les éditeurs qui n’ont pas été payés et les dettes sont telles qu’on doute qu’elles ne soient jamais remboursées.
Á plus long terme, cette crise fera peut-être émerger de nouvelles solutions à ce problème clé de la distribution qui, depuis la fin du régime soviétique, n’a jamais fonctionné de façon satisfaisante dans le pays. En effet, certains éditeurs songent par exemple à prendre la main sur la distribution, ce qui aurait au moins le mérite de faire apparaitre de nouveaux acteurs sur ce marché et de nouvelles pratiques qui, peut-être, seront fructueuses.
BIEF : Quelles sont actuellement les principales tendances des échanges de droits entre la France et la Russie ?
A. L. : La littérature anglo-saxonne était jusque-là la seule littérature étrangère à bénéficier d’un bon accueil commercial en Russie. Aujourd’hui, certains auteurs français sont des best-sellers (Bernard Werber, Anna Gavalda, Frédéric Beigbeder, Amélie Nothomb, entre autres...). Placer de nouveaux auteurs, des ouvrages plus confidentiels ou des premiers romans a par contre été mission impossible ; les éditeurs ne voulaient pas prendre de risque ! Ils recherchent plutôt des ouvrages dans le fonds des catalogues et bon nombre de contrats 2009 concernent des auteurs de « backlist ».
En sciences humaines et sociales, l’année a été difficile, car les éditeurs spécialisés dans ces disciplines sont souvent de petites maisons plus sensibles à la crise. Mais parallèlement de nouvelles maisons se sont créées en non-fiction. L’histoire reste la discipline reine ; la psychologie, les témoignages, les biographies trouvent également souvent preneurs. Les éditeurs russes se sont par contre focalisés cette année sur des perspectives de long sellers : les documents d’actualité ou d’analyse politique n’ont pas eu beaucoup de succès. L’édition des sciences humaines et sociales est en mutation et il est important de renforcer les actions en direction des éditeurs de ce secteur pour faire mieux connaître la production contemporaine française et amorcer une relance, un enrichissement des échanges franco-russes.
Le secteur le plus stable, voire en expansion, est celui de l’édition jeunesse, principalement les livres illustrés (albums, contes, encyclopédies). Un certain nombre de grandes maisons d’édition russes ont créé en 2009 un label consacré à ce secteur.