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« La tendance, dans les maisons de BD ouvertes à l’international, est surtout à la traduction de mangas, mais aussi, et d’une façon remarquable si l’on fait la comparaison avec d’autres secteurs de l’édition, à un fort intérêt pour la tradition franco-belge. »
Le Billet de New York. Echanges franco-américains, saison 3

Après la fiction et les sciences humaines en 2007, la jeunesse en 2008, c’est de bande dessinée que l’on a parlé au cours de la troisième table ronde annuelle, organisée par la French Publishers’ Agency, le 10 novembre dernier, à la Maison Française de New York University, au cours d’un programme intitulé : « From Bande Dessinée to Graphic Novel : Drawing Two Traditions Together ».
Ces discussions entre professionnels américains et intervenants français consistent toujours, pour une bonne part, à essayer de cerner les obstacles à ces échanges, comme la nécessaire notoriété internationale de l’auteur aux États-Unis, pour les ouvrages de sciences humaines, ou les objectifs différents attribués à la lecture des jeunes dans les deux pays. Pour la bande dessinée, il a été surtout question de traditions éditoriales différentes.
 
Un fort intérêt pour la tradition franco-belge
Le secteur de la BD aux États-Unis, représenté ce jour-là par une cinquantaine d’éditeurs, est un domaine qui – contrairement aux autres secteurs de l’édition, mis à part le e-book – est en croissance aux États-Unis.
La tendance, dans les maisons de BD ouvertes à l’international, est surtout à la traduction de mangas, mais aussi, et d’une façon remarquable si l’on fait la comparaison avec d’autres secteurs de l’édition, à un fort intérêt pour la tradition franco-belge. Ainsi, en tête d’une liste des 100 meilleures « graphic novels » de tous les temps, trouve-t-on en deuxième position, venus de la France, la traduction de Persepolis, de Marjane Satrapi, suivie de près par celle du Chat du rabbin, de Joann Sfar, entre autres*.
Comment sommes-nous arrivés à ce point d’intersection qui, en même temps, comme le remarque Sylvain Coissard, est tout récent et laisse encore à désirer ?Quels sont les grands moments d’influence entre les traditions fortes des deux pays en la matière ?

La différence la plus marquée historiquement repose dans un décalage de formats, constate Thierry Groensteen, le cofondateur du musée de la Bande Dessinée à Angoulême, qui dirige actuellement la collection bande dessinée « Actes Sud – L’an 2 ». L’auteur de La bande dessinée, son histoire et ses maîtres (Skira / Flammarion, 2009) rappelle que, dans les années 1960, la BD en langue française existait surtout dans la presse ou dans le format « album », qui donnait au genre un aspect de livre d’art. Dans le même moment, aux États-Unis, les « comics » mettaient en scène les « superheroes », tels Superman ou Spiderman, dans des magazines bon marché, ou on lisait les « comic strips » dans les journaux.
 
C’est seulement dans les années 1980, avec l’apparition d’un type de format qui sera développé parallèlement en France et aux USA, le format « graphic novel », que l’on assistera à une internationalisation des standards de création, notamment avec Maus d’Art Spiegelman. En France et en Belgique, ce nouveau format avait déjà paru dans trois collections publiées respectivement par Casterman, Flammarion et Les Humanoïdes Associés, sous les noms de « Romans à suivre », « Roman BD » et « Roman Graphique ». Dans les deux pays, cette dernière désignation finira par signifier toutes les BD de qualité, publiées la plupart du temps en poche grand format – fictions récentes, biographies, autobiographies ou reportages.
 
Sylvain Coissard, responsable des droits pour les Éditions Palette, Paquet, Futuropolis, Xiao Pan, Gallimard BD et Marabout BD, note que, malgré l’arrivée d’un moment de partage entre éditeurs de BD franco-belges et américains, une inégalité perdure dans les échanges : 30 à 40 traductions vers l’anglais par an, plus de 200 bandes dessinées dont les droits ont été acquis aux États-Unis pour une traduction et une publication en français.
Nous revoilà au coeur du sujet : quels sont les obstacles ? Sylvain Coissard suggère que c’est peut-être un manque de confiance dans le lectorat américain de la part des éditeurs eux-mêmes, qui parfois refusent trop rapidement des sujets jugés trop difficiles (la nudité fréquente des personnages est évoquée…), voire inintéressants, ou dont le traitement graphique semble trop éloigné des habitudes du lecteur américain. Ajoutons des difficultés contractuelles, les gros éditeurs américains cherchant souvent à imposer des modèles de contrats jugés confiscatoires et contenant des clauses inacceptables aux yeux des ayants droit français. Enfin, les éditeurs américains sont de plus en plus dans une logique de licence globale, cherchant dès le départ la possibilité d’exploiter l’oeuvre sous différentes formes (audiovisuelle, produits dérivés, multimédia), ce qui pénalise les éditeurs de droits étrangers, restreints en général à l’exploitation des droits d’édition.

Mark Siegel – directeur éditorial de First Second Books et auteur lui-même de « graphic novels » (To Dance, A Ballerina’s Graphic Novel, créée avec sa femme ; Long Night Moon, avec Cynthia Rylant ; et Boogie Knights, avec Lisa Wheeler, option
Dreamworks Animation) – met l’accent sur ce foisonnement assez récent entre les trois grandes traditions de la BD : franco-belge, japonaise et nord-américaine ; entre lesquelles existe désormais un phénomène de « transpollinisation ». Pour lui, ce qui se passe aujourd’hui dans le monde de la BD est sans précédent, puisqu’un artiste au fin fond des USA travaille avec l’influence des auteurs du monde entier. Par exemple, avec Joann Sfar, David B., Lewis Trondheim, Blain, Guibert et d’autres, qui connaissent ici le succès.

Dan Frank, directeur éditorial de Pantheon Books, s’arrête sur deux périodes particulières. Sur les années 1950 où, dans le sillage des « house hearings », beaucoup d’artistes se sont retrouvés condamnés comme « un-american », la BD étant considérée comme un genre suspect, un passe-temps pour les grandes personnes qui ne voulaient pas grandir. Tout cela change, selon l’éditeur, à partir de l’année 1986, année de la publication de Maus d’Art Spiegelman par Pantheon. Il y a, dit-il « l’avant-Maus » et « l’après-Maus », avec des auteurs comme Chris Ware et Ben Kachor, pour citer deux exemples.
 
S’il y a une tendance qui rapproche ces éditeurs, c’est leur recherche de l’artiste-auteur, une seule et même personne pour la forme graphique et le contenu, ce qui
peut occasionner un grand succès, tel l’exemple d’Asterios Polyp de David
Mazzucchelli donné par Dan Frank.
Dans la liste des best-sellers «comics » du 12 octobre 2009 figure en tête le livre Diary of a Wimpy Kid : Last Straw, de Jeff Kinney, paru chez Abrams. À sa suite, quatre ouvrages traduits, quatre mangas… Il reste du travail à faire !
 
*The Rough Guide to Graphic Novels.
 
 
La BD américaine invitée par Les Belles Étrangères*
Parmi les 12 écrivains invités des Belles Étrangères américaines- USA, Matt Madden représentait la bande dessinée. Du 9 au 21 novembre dernier, dans toute la France, il a rencontré le public dans des bibliothèques, librairies et lycées, d’Ajaccio à Nancy en passant par l’Aude et Paris ...
Né en 1968, à NewYork City, Matt Madden a vécu cinq années de son enfance à Paris où il a découvert Tintin, Astérix, Lucky Luke,… Il continuera à se passionner pour ce genre de retour aux États-Unis et sa première bande dessinée, Black Candy, paraîtra en 1998, suivie de Odd Off en 2001 et, en 2005, de 99 Ways to Tell a Story : Exercises in Style – titré en français 99 Exercices de style en hommage au co-fondateur de l’OuLiPo, Raymond Queneau. Publiée par les éditions L’Association avec l’OuBaPo, branche de l’OuLiPo pour la BD dont il est le correspondant outre Atlantique.
Actuellement enseignant aux Arts Visuels à Manhattan, il codirige avec sa femme, Jessica Abel, la collection « The Best American Comics » aux éditions Houghton Mifflin Harcourt.
 
 
Lucinda Karter  -  janv. 2010
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