C’est ce titre en forme de métaphore que les organisateurs avaient choisi pour la 54e édition de ce Salon de Belgrade, souhaitant que chaque lecteur y trouve un livre pour « l’emmener vers le large ».
Pas moins de 150 000 visiteurs et quelque 800 exposants (dont 300 étrangers) ont honoré ce rendez-vous résolument régional, intéressant tant par sa taille que par la qualité des publications présentées, ouvert à la vente de livres – ce qui est pertinent, étant donné les difficultés de distribution dans le pays –, mais aussi aux débats et aux rencontres entre professionnels.
C’est un événement national culturel significatif aussi bien qu’un événement régional important dans les Balkans. Il est ainsi classé parmi les principaux salons du livre européens par les éditeurs internationaux.
Publications de qualité, maquettes modernes, politique d’auteurs sont autant d’attributs qui caractérisent l’édition serbe, animée par une forte tradition bibliophile. Relativement peu influencés par l’édition anglo-saxonne, les principaux
éditeurs ne se cantonnent pas aux best-sellers mondiaux et sont souvent la porte d’entrée de nombre de titres français pour d’autres pays des Balkans. Les ouvrages traduits, notamment du français, constituent une part non négligeable des catalogues des grands éditeurs locaux qui s’intéressent à la littérature (Paideia, Geopoetika, IPS), comme aux sciences humaines (Clio) ou à la jeunesse (Beli Put, Zavod). Les éditions Beli Put avaient d’ailleurs fait de la traduction de Princesses oubliées ou inconnues (Rébecca Dautremer, éd. Gautier-Languereau) leur titre phare pendant le salon.
Une rencontre ciblée entre éditeurs serbes et français
Au confluent de l’édition scolaire et de l’édition de loisirs, les publications de vulgarisation scientifique et de documentaires constituent une niche importante et bien définie pour les éditeurs. L’originalité de ces publications – par leurs formats,
leurs graphismes ou leurs textes – pousse naturellement le jeune public à s’intéresser à ces sujets en dehors de l’école. Cela donne ainsi aux professionnels une marge de manoeuvre non négligeable pour se détacher de la rigidité éditoriale des manuels scolaires, tant dans le contenu que dans la forme.
Afin d’en discuter, le BIEF et l’ambassade de France ont organisé une table ronde réunissant Paola Grieco (éditions Gulf Stream, Nantes), Marianne Joly (éditions du Pommier, Paris), Ljiljana Marinkovic (éditions Kreativni Centar, Belgrade), Mirjana Jovanovic (éditions Zavod za udzbenike, Belgrade) et Stevan Jokić (traducteur du français et physicien).
Les méthodes de travail se sont révélées sensiblement similaires chez les Français et chez les Serbes, reposant sur un travail collaboratif avec les enfants, ayant souvent recours aux illustrations et aux ressorts humoristiques. Mais les deux éditrices serbes présentes ont fait part d’options de politique éditoriale différentes. Les frais de création de ce type de publication étant relativement élevés (rémunération de l’auteur et de l’illustrateur) et le marché serbe couvrant une petite surface linguistique, les éditions Zavod s’orientent essentiellement vers l’achat. À l’inverse, les éditions Kreativni Centar (qui fêtent cette année leur 20e anniversaire) cherchent à développer leurs propres créations, privilégiant ainsi une démarche spécifique à leur identité éditoriale. D’un point de vue extérieur, ces divergences n’ont fait que confirmer le fait que le marché serbe est à la fois ouvert à l’international, via l’activité de traduction, tout en cherchant à se distinguer en développant des concepts sur mesure pour le lectorat national.
Le Pommier et Zavod sur la même longueur d'onde
Le physicien Stevan Jokić, directeur scientifique de l'Institut Vinča de Belgrade, a initié en Serbie, en 2001, le programme « Ruka u Testu ». Ce programme, « La main à la pâte » – créé en France en 1996 par Georges Charpak, Pierre Léna et Yves Quéré –, cherche à rénover l'enseignement des sciences et de la technologie à l'école primaire, en favorisant un apprentissage fondé sur la pratique et sur une démarche d'investigation scientifique.
Stevan Jokić a également traduit plusieurs ouvrages liés à ce programme : La main à la pâte, Graines de sciences 1, 2, 3, 4 et 5, ainsi qu’Enseigner les sciences à l’école, Découvrir le monde à l’école maternelle, La science institutrice, L’Ingénieur au chevet de la démocratie ; outre les modules pédagogiques comme L’Europe des découvertes, Le Climat, ma planète et moi…
Ces ouvrages ont été publiés en France par le Pommier et en Serbie par les éditions Zavod, maisons participant toutes deux à la rencontre entre professionnels des deux pays organisée par le BIEF et l'ambassade de France dans le cadre du Salon du livre de Belgrade.
Rien d'étonnant à ce rapprochement entre deux maisons affichant la même conception de ce type d'ouvrages de vulgarisation à destination des jeunes. Pour Marianne Joly, éditrice jeunesse aux éditions du Pommier, le credo éditorial de la maison est de « rendre la science ludique et de rompre la barrière entre le monde scientifique et celui des lecteurs ». De son côté, Sonja Maksimović, l'éditrice de Zavod, souligne l'existence de collections pour initier les enfants aux phénomènes
naturels d'une manière amusante et éducative. « En plus des titres des auteurs de notre pays, nous traduisons des collections qui incluent, entre autres, des ouvrages de vulgarisation scientifique. Notre politique éditoriale met l'accent sur la qualité, la créativité et l'innovation ; ainsi, nos manuels sont réalisés dans un esprit éducatif moderne et souvent accompagnés de matériel multimédia.
Questions à Ljiljana Marinkovic, directrice des éditions Kreativni Centar*
BIEF : Comment définiriez-vous votre ligne éditoriale ?
L. M. : Nous publions des livres illustrés, des livres ludiques, de la fiction pour enfants de tous âges, en restant fidèle à nos premiers objectifs : développer la créativité enfantine, affirmer les méthodes éducatives contemporaines… Par le livre, nous incitons les enfants et les adultes à passer du temps ensemble. Nous tâchons que nos ouvrages soient porteurs de l’esprit de tolérance, tout en développant la pensée critique chez les enfants. Nombreux sont nos ouvrages qui ont ouvert les chemins à des nouvelles idées. À cet effet nous engageons, en plus de notre équipe, de nombreux experts dans divers domaines : pédopsychiatres, pédagogues, instituteurs, linguistes, chercheurs.
BIEF : Qu’attendez-vous des échanges professionnels avec des éditeurs étrangers ?
L. M. : Notre catalogue propose aujourd’hui 500 titres dont la moitié sont des livres traduits. Nos coopérations avec les plus grandes maisons d’édition françaises (Gallimard, Larousse, Nathan, Bordas, Albin Michel, ....) a été un succès, et nous examinons la possibilité de travailler avec des maisons de plus petite taille. Notre principal but quand nous participons à des foires du livre est d’introduire une diversité culturelle dans nos livres illustrés et romans pour la jeunesse. Toutefois, nous essayons de publier le plus d’ouvrages possibles d’auteurs et d’illustrateurs de notre pays. Á nos débuts, il n’y avait pas beaucoup d’éditeurs de livres de jeunesse en Serbie. Aujourd’hui, ils sont beaucoup plus nombreux, mais rares sont ceux qui insistent sur la coopération avec les auteurs serbes.
*Kreativni Centar a été primée comme la meilleure maison d’édition serbe 2009 par les organisateurs du Salon du livre de Belgrade. Sa directrice, Ljiljana Marinkovic, était l’une des participantes des « cafés professionnels » du BIEF, organisés lors du dernier Salon du livre de Paris, autour de quatre pays, dont la Serbie.