Le thème « Hitting a moving target – making money with digital content » attire : dans le milieu de l’édition, nous devons bien nous sentir concernés par le sujet. Le modérateur de la conférence nous le confirme, avec une pointe d’humour britannique : la question, selon lui, n’est plus de savoir si oui ou non un éditeur souhaite gagner de l’argent en rendant sa production disponible en e-book, mais comment trouver la meilleure stratégie pour en gagner le plus possible.
David Roth-Ey, directeur du développement numérique chez Harper Collins UK et premier de sept intervenants, souligne qu’il faut avant tout cesser de considérer le livre numérique comme une menace pour le livre traditionnel. Il énumère les questions que tout éditeur doit se poser quand il se lance dans le e-business : « Quelle est la stratégie appropriée pour ma maison d’édition et comment apprendre et profiter des expériences qui ont été faites dans d’autres secteurs (la musique par exemple) ? Quels droits numériques est-ce que je possède ? Mes responsables des droits sont-ils capables de gérer ce nouveau business ? Quel est le prix approprié pour un e-book ? Faut-il lancer le e-book en même temps que le livre physique ? Comment protéger les contenus électroniques ? Comment se défendre contre le piratage ? Comment définir la notion de territoire dans un système global de distribution ? Quelles seraient les conséquences d’un système de droits non exclusifs ? Vaut-il mieux fournir sous licence les contenus à un éditeur spécialisé dans le livre électronique ou faut-il publier soi-même les contenus électroniques ? » Beaucoup de questions, en effet.
Duncan Campbell, de Wiley-Blackwell UK, un des plus grands éditeurs de livres universitaires, académiques et de STM, explique la stratégie appliquée par son groupe. Il s’agit, bien entendu, d’une politique très spécifique, visant des marchés précis comme les bibliothèques, les industries pharmaceutiques et médicales, les hôpitaux, les chercheurs, etc. Mais un terme revient dans les deux présentations, intraduisible, celui de « disintermediation » (suppression de la chaîne de vente). Le e-business nous oblige à repenser la chaîne du livre. Il y aura de moins en moins d’intermédiaires : un auteur pourra mettre son texte directement à la disposition du lecteur, comme en musique. Récemment, le groupe Radiohead a mis ses chansons en accès direct, en download. Un défi pour tout éditeur.
Troisième intervenant, Madeline McIntosh, d’Amazon Europe, présente Kindle, le e-reader d’Amazon. Elle amuse l’auditoire en disant que l’évolution du secteur est tellement rapide que les chiffres qu’elle a donnés il y a une semaine aux organisateurs du séminaire ne sont déjà plus d’actualité. Elle fait ouvertement de
la publicité pour son entreprise et annonce que si, le 9 février 2009, 250 000 livres étaient disponibles sur le Kindle, le jour de la conférence, l’heureux propriétaire d’un Kindle pouvait lire 350 000 ouvrages. Ensuite, Tom Turvey, directeur des partenariats stratégiques chez Google, met lui aussi en avant la société pour laquelle il travaille : il explique à quel point nous tous, éditeurs du monde entier, avons de la chance de pouvoir envisager un futur partenariat avec Google…
Suivent les interventions de deux petits éditeurs allemands. Thomas Seng, de Tessloff Verlag, explique l’étonnante évolution de sa maison dans les 50 dernières années. En adaptant son seul produit, la collection WAS IST WAS, une
encyclopédie pour enfants, à toutes les étapes du développement technologique,
l’éditeur a fait preuve d’une étonnante capacité de modernisation. En partant du livre classique, en passant par les cassettes audio et vidéo, les jeux vidéos interactifs, le CD-Rom et enfin le e-book, il a su attirer les enfants, toujours aptes à se servir des nouvelles technologies.
Annette Beetz, de Gräfe und Unzer Verlag, un éditeur de livres illustrés, parle de contenus adaptés pour le téléphone portable. Ce format très limité, mais accessible pour un lectorat quasi illimité, représente un potentiel énorme. Gräfe und Unzer a lancé un livre de cuisine pour i-phone. Des recettes sont ainsi à tout moment – et surtout en tout lieu (un supermarché par exemple) – à la disposition de l’utilisateur.
Dernier intervenant, Zhou Hongli, directeur de Shanda Literature, en Chine, explique que les auteurs de ses e-books sont riches, car il les paie bien. Depuis plusieurs années, Shanda Literature possède une collection de e-books qui rapporte de l’argent, tout en demandant des sommes minimes aux lecteurs : en
Chine, c’est le nombre qui compte !
Pendant les trois heures de cette rencontre internationale, il est question de stratégies, de développements et de défis. Lorsqu’une consoeur française, au cours d’une des très minutées séances de Q-A (question and answer), pose deux questions qui semblent essentielles pour la compréhension de ce sujet : « Comment fixer concrètement les prix pour nos e-books et comment garantir à nos auteurs la protection de leur propriété intellectuelle et de leurs droits d’auteur dans ce contexte ? », le modérateur constate sèchement que ces questions dépassent le cadre de la conférence. C’est dommage, car c’est précisément pour entendre des réponses à ces questions-là que la majorité des éditeurs était venue !