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« Ce ne sont pas les contenus qui font la révolution, mais les distributeurs de contenus.» Pierre-Jean Benghozy, directeur de recherche au CNRS
50e anniversaire du ministère de la culture et de la communication : culture, politique et politique culturelle

Ce colloque s’est déroulé les 13, 14 et 15 octobre 2009, au Théâtre national de l’Opéra-Comique, dans un contexte riche en événements autour du sujet de la culture, de sa place et de son rôle dans une société bousculée par les nouvelles technologies. Tandis que la publication de l’enquête sur les pratiques culturelles des Français révélait une nouvelle culture de l’écran et une baisse de la lecture de livres, la polémique autour de la proposition par Google de numériser des fonds patrimoniaux des bibliothèques françaises habitait les colonnes des journaux.
En écho à cette urgence de l’actualité, ces journées ont su faire entendre – à travers les nombreuses interventions d’anciens ministres, de chercheurs, d’acteurs culturels, de créateurs – les questionnements liés aux différents bilans du ministère, tout en réaffirmant sa volonté de ne pas rater le train de l’Europe ni celui du tournant du numérique. L’organisation de ces journées par le comité d’histoire du ministère, dont la présidence scientifique avait été confiée pour l’occasion à Elie Barnavi, a certainement largement contribué à cet « exercice de mémoire active », tel que l’a défini l’actuel ministre de la Culture Frédéric Mitterrand, en ouverture de ce colloque. Le programme détaillé peut être consulté sur le site http://www.50ans.culture.fr/. Nous ferons ici la synthèse de ce qui se rapportait à l’univers du livre.
 
Comment concilier protection de l’identité culturelle, multiplication de l’offre et culture ouverte ?
De l’idée fondatrice d’André Malraux de faire accéder le plus grand nombre possible à la culture, on en serait arrivé à l’idée de « la culture pour chacun ». C’est-à-dire de la rencontre entre une offre et des publics et non plus seulement une désignation et une transmission ex cathedra de l’idée du beau. Cette frontière entre la culture de l’excellence et le culturel est un vaste sujet qui a fourni la matière de la leçon inaugurale d’Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, qui en a montré les articulations complexes.

À l’idée de démocratisation se sont ajoutées celles d’articulation et de régulation,
comme missions du ministère. Maintenir l’« exception culturelle », la protéger contre les industries culturelles, tout en admettant, avec Pierre-Michel Menger, directeur de recherche au CNRS, que, de tout temps, « la littérature a évolué dans la sphère marchande » et, avec Jean-François Chougnet, actuel directeur du musée d’art moderne et contemporain de Lisbonne, que, « aujourd’hui, on peut défendre la culture par le rôle qu’elle veut jouer dans l’économie », n’est pas tâche aisée.
L’adoption de la loi sur le prix unique du livre en 1981 et, aujourd’hui, de la loi Hadopi 2, dans le cadre de la réflexion sur le droit d’auteur et Internet, sont deux illustrations de cette action de régulation dans la sphère du livre, avec les effets positifs dont sont venus témoigner plusieurs éditeurs. Pour André Schiffrin, directeur de The New Press, c’est bien aux États de jouer le rôle de contre-pouvoir vis-à-vis des monopoles tout en assurant la diversité et la diffusion des savoirs. Antoine Gallimard en a donné une illustration en rappelant la récente labellisation des librairies de qualité (LIR), destinée à maintenir un réseau de librairies indépendantes et, par là même, à soutenir la création éditoriale.
« Ce ne sont pas les contenus qui font la révolution, mais les distributeurs de contenus », a enchaîné le directeur de recherche au CNRS, Pierre-Jean Benghozy.
Évolution ou révolution ? Renversement de perspective en tout cas, avec aujourd’hui « la diffusion qui précède la réglementation », selon Denis Olivennes, cette « promptitude de la circulation » ayant déjà été évoquée par Jean-Noël Jeanneney, qui a souligné aussi l’éclatement de l’intégrité des oeuvres sur Internet – « la fin de la culture de l’humanisme », selon l’éditeur André Versaille ? – et la menace que cela fait peser sur le droit moral des auteurs. « Le ministère de la Culture doit protéger le créateur contre le fournisseur d’accès », semblait conclure Nicolas Seydoux.
 
Une politique européenne de la culture à construire
Ce colloque voulait aussi croiser différentes expériences européennes. Si aujourd’hui les 27 États de l’Union sont dotés d’un ministère de la Culture, dans les années 1980 les gouvernements européens affichaient les mêmes objectifs mais avec des moyens différents : répartition entre l’État et le territoire (Grande-Bretagne, pays nordiques, Pays-Bas) ; les systèmes centralisés (France, Grèce, Portugal) ; le fédéralisme, comme en Allemagne, en Autriche, en Belgique et en Espagne.
Ce fut une tout autre histoire pour les pays de l’Est, « l’autre Europe », représentés entre autres par Ivaylo Znepolski, ancien ministre de la Culture en Bulgarie, qui a souhaité rappeler que la sortie de la « culture dirigée » a été le moteur principal des changements de politique en la matière.

Est-ce donc à cause de ces situations plurielles, de ce carrefour entre dirigisme, libéralisme, mécénat d’État, que l’Europe de la culture serait « un lieu chétif », comme l’a exprimé Elie Barnavi et que la politique communautaire en matière culturelle est souvent associée à un « saupoudrage » ? Ici, la déception est grande : s’il y a une volonté forte des États membres d’en définir une, il n’en irait pas ainsi des instances européennes concernées,même si l’on prend en compte la particularité du « temps européen, qui n’est pas le temps national », selon Christine Albanel, et même si l’on a retenu son soutien au label d’un patrimoine européen et celui du ministre au projet de bibliothèque numérique « Europeana ».
De différentes interventions, il est apparu pourtant que c’est pour la diversité culturelle de l’Europe qu’il faut se battre, étant entendu que la culture de chaque
pays qui la compose est déjà « une mosaïque en soi » et que la réception de la culture de l’autre ne peut aller sans la certitude de la sienne propre. Mais c’est ensemble que les pays européens peuvent constituer « a soul for Europe », selon
Volker Hassemer : que les Berlinois soient fiers de Paris et les Parisiens fiers de Berlin. Est-ce une utopie ?
D’autant de questions ne pouvait jaillir une certitude. Mais les contours d’une affirmation se sont dessinés au fur et à mesure : s’il faut visiter tous les jardins du
monde, il ne faut pas laisser cultiver son jardin par les autres… Qu’en penseraient
Amazon et Google ?
Catherine Fel  -  janv. 2010
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