« Je voudrais exposer ici le point de vue d’un éditeur qui réfléchit sur la question du livre numérique et de son impact sur l’économie du livre depuis quelques mois. Bien entendu, moi aussi je suis un partisan du papier, je ne conçois d’ailleurs pas un livre autrement mais, depuis quelque temps, j’observe comme une accélération de l’histoire, qui m’oblige à réaliser que si l’on ne prend pas certains virages, aussi
bien comme éditeur que comme libraire, cela peut être lourd de conséquences.
L’édition connaît depuis quelque temps une triple crise. Une crise de changement de génération, tout d’abord : il est évident que les jeunes ont une nouvelle relation au livre, qui passe par l’ordinateur. Une crise économique ensuite, même
si l’édition et la librairie sont, selon les pays, relativement protégés. Et, enfin, un changement technologique important, avec le développement toutes ces années des outils informatiques. Preuve en est : un site web pour un éditeur et bientôt pour un libraire est devenu incontournable. Des intermédiaires comme Google ont plus, récemment, développé des services dont s’emparent éditeurs et lecteurs, comme par exemple un service de feuilletage. Et, aujourd’hui, un éditeur comme Boréal a sa page sur Facebook ou Twitter. Mais tout ça, c’était déjà hier !
Aujourd’hui, un éditeur est confronté à quelques certitudes et pas mal de questions. Parmi les certitudes : le livre numérique va exister, il existe déjà ; le livre papier continuera d’exister; il y aura toujours un auteur et un lecteur.
La principale interrogation porte sur la manière dont le livre numérique va se développer. Pour le moment, il s’agit d’un fichier que le lecteur reçoit sur son ordinateur, sur son reader ou sur son téléphone portable, ce qui lui permet de consulter tout ou une partie d’un livre. Au-delà, comment cela va-t-il fonctionner, à quel prix, quels seront les intermédiaires ? Tout le monde cherche… Deux exemples récents en témoignent: aux États-Unis, le dernier livre de Dan Brown a été proposé en édition numérique en même temps que l’édition papier. Résultat : 2 millions d’exemplaires papier vendus et… 100 000 téléchargements, correspondant à un prix de vente plus bas que le prix de l’édition papier. Quant au
nouveau livre de Stephen King, l’éditeur annonce sa parution d’abord en édition papier puis, dans un second temps, un mois plus tard, dans une version numérique au même prix que l’édition papier.
Les acteurs du livre hésitent et sont loin d’être d’accord entre eux ou d’un pays à l’autre. En Allemagne, les éditeurs ont décidé que le prix du livre numérique serait le même que pour le livre papier ; aux États-Unis, le prix varie entre 9,99$ et 15$ ; en Chine, les éditeurs proposent de plus en plus les livres dans un format numérique accessible à un prix modique et, si le livre est largement téléchargé, ils se décident alors à en faire une édition papier.
Néanmoins, une autre certitude: les libraires à l’étranger seront touchés de plein fouet ! Il est facile d’imaginer qu’un lecteur, s’il cherche un livre particulier et qu’il ne le trouve pas en librairie, sera de plus en plus tenté de le trouver en format numérique. Pour des raisons d’accessibilité, puisqu’un livre numérique règle le problème des délais, du transport, des frais de douane. Bien sûr, à l’arrivée, le livre n’est pas aussi beau…
S’agissant du support, mon sentiment est que le e-book est déjà dépassé. Ce qui va se développer, c’est plutôt le livre numérique disponible sur son portable.
Quel va être le réseau de diffusion de ce livre numérique? De l’éditeur au lecteur directement ? Ou, à l’inverse, en défendant un modèle plus traditionnel ? En France, on voudrait s’inspirer du modèle de diffusion du livre papier pour organiser la diffusion du livre numérique. Le libraire continuerait alors de recevoir les commandes de fichiers numériques pour les transmettre ensuite à un diffuseur, lequel serait chargé de l’envoyer au lecteur, tout en adressant la facture au libraire, puisque le fichier aura été acheté par le lecteur auprès du libraire. Techniquement, tout ça se passe très simplement. Dans ce schéma, le libraire a son rôle à jouer. Aux États-Unis, on privilégie la vente directe.
Quelle va être l’économie du livre numérique ? En Allemagne, on accorde une remise au libraire de 15 %. Au Québec, la chaîne Archambault demande 30 %. En France, la remise du libraire se situerait entre 15 et 30 %. Recette moindre pour le libraire, mais investissements moindres…
Une conclusion provisoire : le schéma économique du livre va changer mais, si le libraire veut avoir sa place dans ce schéma, il lui faut être techniquement prêt, pour proposer une vitrine numérique aux lecteurs de son pays - développée peut-être de façon collective ? Et continuer aussi de s’imposer comme un réel conseiller. Cela est sans doute encore plus vrai pour le libraire à l’étranger. »
Pascal Assathiany était l'un des intervenants de la journée sur les échanges de droits et les coopérations entre éditeurs francophones