Avec environ 250 millions de locuteurs francophones, le français est la sixième langue la plus parlée dans le monde. Dans le domaine crucial du livre, ce vaste bassin linguistique a besoin de plus de coopérations, de plus d’échanges, de plus de formations, à l’instar de ce qui se fait depuis des années dans les bassins anglophone et hispanique. Des nombreuses initiatives qui ponctuent la vie du livre dans l’espace francophone, les rencontres de Beyrouth organisées par le BIEF et l’OIF, dans le cadre du Salon du livre francophone, auront eu le mérite de confronter les points de vue de libraires et d’éditeurs venus de Suisse (Zoé), de Tunisie (Elyzad), du Maroc (Tarik), du Cameroun (Ifrikya), du Québec (Boréal), de France (Actes Sud) et du Liban (Dar El Adab et Tamyras), sous l’oeil avisé d’Alain Gründ. La relation éditeur-libraire est depuis toujours essentielle dans la chaîne du livre. Mais la relation entre éditeurs et libraires francophones, étant donné la distance qui peut séparer les uns des autres, disséminés sur les cinq continents, n’est pas toujours aisée. Et sans doute y eut-il là, à Beyrouth, de vrais signaux d’une forte envie de coopérer, d’échanger et de véritables découvertes mutuelles.
La coopération nord-sud, nord-nord ou sud-sud entre éditeurs de l’espace francophone était à l’ordre du jour. Circulation des livres, promotion, vente et échange de droits, coédition, numérique : les sujets abordés ont été nombreux et variés. Marlyse Pietri (Zoé) a tout d’abord exposé son rôle de diffuseur en Suisse de l’ensemble du catalogue Harmonia Mundi et de son tropisme à l’égard des pays du Sud, puisqu’elle a autrefois diffusé en Europe les catalogues d’éditeurs d’Afrique de l’Ouest, avant de présenter son propre catalogue. Élisabeth Daldoul (Elyzad) a affiché son ambition de « conquérir », depuis Tunis, le marché francophone en général, français en particulier, en citant comme exemple de percée significative le succès du dernier roman de Leïla Sebbar. Marie Desmeures (Actes Sud) a réaffirmé la politique de la maison arlésienne en matière de coéditions ou d’échanges de droits en vantant la qualité de la coopération avec Barzakh (Algérie) ou Leméac (Canada). François Nkémé, l’un des fondateurs de la toute jeune maison d’édition camerounaise Ifrikya, a dit les multiples difficultés rencontrées par un éditeur africain et l’importance, pour lui, que les éditeurs français acceptent de céder à des conditions abordables les droits d’exploitation de certains titres d’auteurs africains (ou autres) pour l’Afrique, abondant ainsi dans le sens des préoccupations et de l’action de l’Alliance des éditeurs indépendants. Rania Driss, des éditions Dar El Adab, n’a pas dit autre chose, critiquant à mots voilés une persistante méfiance des éditeurs français à l’égard des éditeurs du monde arabe. Pascal Assathiany (Boréal) a fait une intervention très complète sur le numérique, en exposant clairement les enjeux sans les dramatiser. Pour conclure, Tani Hadjithomas Mehanna, de la maison d’édition libanaise Tamyras, a rappelé avec force que la communication directe entre éditeurs et libraires était indispensable, y compris dans une même ville : Beyrouth ! Tous, par leurs propos, leurs échanges et leurs tempéraments, ainsi que par l’originalité de leurs catalogues, ont bien signifié à quel point le métier d’éditeur est un métier de passion.
L’annonce par CulturesFrance, pendant le Salon, de la création d’un programme de soutien de 200 000 euros aux éditeurs francophones du Sud, afin de leur permettre d’acquérir les droits d’auteurs de leur pays publiés en France, est venue conforter ces aspirations. Le sentiment partagé par la plupart des participants était que les lignes bougent dans l’espace francophone, que le centre névralgique historique (Paris) est plus ouvert à la «périphérie ». Preuve en est : une semaine plus tard, le prix Femina étranger était décerné pour la première fois (cela valant pour l’ensemble des très parisiens grands prix d’automne français) à un éditeur francophone, Zoé (Matthias Zschokke, Maurice à la poule). Cette petite révolution venait après que plusieurs auteurs francophones (Alain Mabanckou, Nancy Huston, Jonathan Littell, Leonora Miano, Yasmina Khadra, Tierno Monenembo, Dany Laferrière…) eurent reçu au fil des années précédentes l’un des grands prix d’automne.
La passion d’éditeurs confrontée à la passion de libraires : c’était là le témoignage éclatant de la bonne santé de la bibliodiversité francophone.