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C’est une fête du livre, un rituel d’initiation à la lecture, d’heureuses fiançailles avec les mots. C’est, paradoxalement, un carnaval de l’esprit.
La Foire internationale du livre de Guadalajara, "Un Carnaval de l’esprit", par Gonzalo Celorio
Il s’agit d’un congrès académique pluridisciplinaire, en adéquation avec l’institution qui l’héberge et l’organise : l’université de Guadalajara. C’est un forum au sein duquel se débattent les idées les plus polémiques et les sujets nationaux et internationaux les plus brûlants du moment. C’est une rencontre directe entre écrivains et lecteurs qui, loin de remplacer le livre, favorise de façon miraculeuse le nombre d’exemplaires qui en sont édités.
C’est un festival culturel qui accueille des manifestations artistiques dans tous les domaines – musique, théâtre, danse, cinéma, arts plastiques – du pays invité d’honneur, en présentant plusieurs aspects de son non moins intangible patrimoine culturel, telle la gastronomie, et les divulgue sur scène, dans les rues, sur les places, dans les restaurants et les cafétérias de toute la ville. C’est un concile de prix Nobel – Gabriel García Márquez, José Saramago, Nadine Gordimer –, visiteurs habitués du lieu qui parlent, dissertent, rient, conversent, se promènent dans l’enceinte de la foire comme chez eux, sont photographiés aux côtés de lecteurs impressionnés et signent des autographes.
C’est une célébration de ceux qui, année après année, sont les dignes méritants du prestigieux prix littéraire de langue latine de la Foire internationale du livre, qui durant quinze éditions a porté en étendard le nom de Juan Rulfo, narrateur originaire de l’État de Jalisco, et a su reconnaître les écrivains qui ont choisi, à l’instar de l’auteur de Pedro Páramo, la littérature plutôt que la vie littéraire, tels Jean José Arreola, Eliseo Diego, Nélida Piñon, Augusto Monterroso, Juan Marsé, Juan Goytisolo, Tomás Segovia ou Fernando del Paso.
C’est un flot de jeunes gens assoiffés des paroles poétiques et d’espoir de Jean Gelman, José Emilio Pacheco ou Darío Jaramillo ; l’alternance irrégulière entre les cris excités et les silences attentifs d’enfants séduits par les histoires des narrateurs ; un dialogue prometteur entre lecteurs novices et géants de la littérature, comme Carlos Fuentes, Mario Vargas Llosa ou Rubem Fonseca, aucunement gênés de converser en tête-à-tête avec eux et de leur révéler leurs lectures préférées ; une foule importante qui afflue au-delà des auditoriums et écoute – sur place ou grâce à des haut-parleurs placés à l’extérieur – la présentation d’un livre, d’une conférence ou d’une table ronde, au cours de laquelle, par exemple, peuvent trancher des expressions espagnoles comme « chingaos ».
C’est une fête du livre, un rituel d’initiation à la lecture, d’heureuses fiançailles avec les mots. C’est, paradoxalement, un carnaval de l’esprit.
La Foire internationale du livre a débuté en 1987, de manière très modeste, comme une exposition de livres et de vente au détail, bien que son objet fût d’inviter, ex professo, les bibliothécaires américains afin qu’ils acquièrent des ouvrages mexicains permettant d’augmenter les fonds universitaires de l’Union américaine.
À l’époque, l’enceinte de la foire ressemblait davantage à un immense hangar plus adapté à des expositions d’élevage ou de produits manufacturés qu’à des rencontres culturelles. La foire ne comptait, alors, aucun salon ni auditorium et les activités littéraires qui avaient lieu en plein air, comme on dit, s’en remettaient à la compétence de microphones plus dignes d’un marché populaire que d’une célébration universitaire. En peu de temps, la foire a su conjurer l’échec que l’industrie de l’édition mexicaine lui avait prédit et, pour la sixième édition, elle a financièrement commencé à être autosuffisante. Cela semble relever d’un miracle qu’une fragile exposition ne comptant pas plus de quarante maisons d’édition, organisée par une ville de province – située à 600 kilomètres de la capitale d’un pays centralisateur comme l’est le Mexique et dépourvue d’un engagement culturel de dimension internationale –, se soit en quelques années transformée en la plus importante foire du livre de langue espagnole et la deuxième au plan mondial. De nos jours, 280 000 ouvrages y sont présentés, près de 2 000 maisons d’édition en provenance d’une cinquantaine de pays y participent et elle est visitée par plus d’un demi-million de personnes.
Selon mon opinion, le succès découle de ce que l’organisation de la foire est une entité universitaire qui a suivi le modèle des institutions publiques de l’Éducation supérieure au Mexique, ayant pour première mission, au-delà de la recherche et de l’enseignement, d’étendre les bénéfices de la culture le plus amplement possible.
On n’a jamais pensé qu’en dehors d’une activité exclusive en faveur des professionnels de l’industrie éditoriale, la foire serait un programme de promotion de la lecture qui s’est frayé un chemin dans un pays écrasé par l’analphabétisme. Et cela n’a pas été un obstacle pour que l’autre partie de sa condition – strictement professionnelle – ait aussi prospéré.
La Foire internationale du livre est un projet stratégique, en particulier dans le cadre du développement de la ville de Guadalajara, de l’industrie de l’édition mexicaine et de ses relations internationales en général.
Il semble que la Foire du livre ait atteint son niveau le plus élevé de développement quantitatif. Cette année, alors que la foire a bénéficié d’une extension de plus de 6 000 mètres carrés d’exposition, quelques plaintes portant sur sa dimension ont été entendues pour la première fois. Mais, d’ores et déjà, elle ne sera plus en mesure de s’agrandir. Et c’est bien ainsi, pour qu’elle continue d’être à taille humaine et accessible.
En termes qualitatifs, elle pourra continuer de croître jusqu’à devenir, comme elle semble le promettre, un forum littéraire universel de référence incontournable.
Titres de Gonzalo Celorio traduits en français Mexico, ville de papier : chronique et Le voyage sédentaire (Atelier du Gué)
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Gonzalo Celorio, traduction Dominique Magne
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mars 2009
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