Un tour d’horizon très vivant de l’édition pour l’enfance et la jeunesse aujourd’hui : diversité des genres abordés – avec une riche tradition poétique – , petits et grands éditeurs spécialisés, dynamisme et fragilité du marché national par rapport à la commande publique.
Esquisser aujourd’hui un panorama de la littérature de jeunesse au Mexique et de l’offre éditoriale pourrait sembler un brin optismiste. La comparaison des chiffres de livres publiés ces dernières années par rapport aux années précédentes, la création de plusieurs maisons d’édition consacrées exclusivement à la jeunesse, la bonne nouvelle que les enfants et les jeunes forment le groupe des plus grands lecteurs, la professionalisation du milieu travaillant autour de la promotion du livre et de la lecture, le renforcement de l’association d’illustrateurs et la diversification des contenus, formats et projets littéraires révèlent, à défaut d’une croissance de la littérature de jeunesse mexicaine, au moins un intérêt pour le public de la jeunesse et le marché qu’il représente.
Une grande diversité de la production
Malgré un certain aspect commercial et l’uniformisation qui l’accompagne, la littérature de jeunesse mexicaine explore cependant de nombreuses pistes et en a encore bien d’autres à découvrir.
La fiction est peut-être le genre le plus pratiqué par les auteurs mexicains pour la jeunesse. Depuis l’apparition de prix littéraires, créés à l’initiative du gouvernement et d’éditeurs privés, des auteurs de fiction se sont consacrés pendant les dernières décennies à explorer les voies les plus diverses pour la construction de textes littéraires.
Ainsi, on trouve des thèmes, des structures, des personnages, des scénarios, des langages et des intrigues pour tous les goûts : des histoires situées dans la vie quotidienne des villes ou de la campagne aux aventures les plus farfelues de science-fiction, en passant par l’humour et quelques récits où l’on voit apparaître le fantastique, bien que ce genre ne soit pas spécialement le fort de la littérature jeunesse mexicaine.
La plupart des auteurs de littérature jeunesse abordent la vie quotidienne sous ses différentes facettes, parfois comme simple reflet de la réalité, d’autres fois en l’interrogeant, depuis le regard d’enfants ou d’adolescents, ou bien en la transgressant, mais très rarement en touchant de près aux problèmes sociaux autres que ceux de la classe moyenne (divorce, maladies, troubles alimentaires etc.). La réalité sociale qui secoue durement le Mexique, bizarrement, ne transparaît pas beaucoup dans sa littérature de jeunesse. À part quelques exceptions pas toujours réussies d’un point de vue littéraire, les contes et romans s’intéressent à d’autres thèmes : la famille, l’école, les amis, l’imagination...
Un cliché que l’on voit souvent apparaître dans la fiction et que l’on pourrait qualifier de caractéristique de l’identité mexicaine est le défi et la moquerie de l’autorité. Le plus souvent représentée par la mère, le père ou les maîtres, l’autorité est vaincue par la ruse des enfants. Il va de soi que, dans la plupart des œuvres où cela se produit, l’humour est présent, sous la forme de l’ironie et du sarcasme, même si, devant le succès de certains titres, on trouve parfois des formules un peu répétitives.
Plusieurs auteurs se consacrent à la poésie pour enfants et jeunes, pour la plupart d’entre eux, il a été difficile de faire une carrière dans ce domaine et de commencer à publier leurs œuvres. Ils ont dû s’adresser à des éditeurs spécialisés en poésie, ce secteur n’étant pas le plus rentable.
Une autre façon d’amener les enfants et les jeunes à la poésie est la publication de livres conçus pour eux d’un point de vue éditorial, comprenant des anthologies d’auteurs consacrés, aussi bien mexicains que de toute l’Amérique hispanique et même au-delà. Ainsi, on trouve des œuvres de grands poètes mexicains comme Ramón López Velarde, Efraín Huerta, Salvador Novo, Carlos Pellicer et José Emilio Pacheco. La plupart de ces livres sont remarquablement illustrés et ont une maquette très séduisante.
On ne peut pas dire la même chose du théâtre et de l’album, qui sont restés des genres confidentiels. Malgré des auteurs de grande qualité, ils ne parviennent pas à se faire publier. En ce qui concerne l’album, l’explication peut être l’écrasante production venant de l’étranger et les coûts élevés de production.
Les principaux acteurs de l’édition jeunesse
La liste des maisons d’édition est longue et très variée, certaines dépendent de grands groupes internationaux, comme Alfaguara, Castillo (Macmillan), SM, Norma, et Random House Mondadori ; certaines dépendant de l’État comme la Dirección General de Publicaciones del Consejo Nacional para la Cultura y las Artes (Direction générale des Publications du Conseil National pour la Culture et les Arts) et le Fondo de Cultura Económica ; d’autres, de taille variée et avec plus ou moins de succès, sont nées au Mexique comme CIDCLI, SITESA, Tecolote, Petra, Fernández, Era, Serpentina, Nostra, ADN, Libros del Escarabajo, El Naranjo, Artes de México, Porrúa, Miguel Ángel Porrúa, Almadía, La Vasija et Lectorum.
Les grandes maisons d’édition (Alfa-guara, SM, Castillo, Norma, Fondo de Cultura Económica et, dans une moindre mesure, Progreso) proposent des collections qui se ressemblent beaucoup, essentiellement de fiction, segmentées en niveaux de lecture, depuis les textes pour enfants d’âge préscolaire jusqu’aux romans pour adolescents. Dans cette catégorie, on publie autant d’auteurs mexicains que d’auteurs étrangers, de classiques que de contemporains (Roald Dahl, Gianni Rodari, Maria Gripe, Ana Maria Machado, Michael Ende, etc.). Bien que la plupart de ces livres soient destinés à une lecture loisir, les maisons d’édition ont trouvé un marché dans la prescription scolaire, et si la plupart de ces textes sont de grande qualité littéraire, on en trouve aussi qui appliquent des procédés faciles mais sans grande ambition littéraire.
Les albums (ou livres d’images) publiés au Mexique viennent essentiellement d’Europe, et sont proposés dans des traductions de grande qualité, grâce à des maisons d’édition comme Norma, SM, Castillo, Fondo de Cultura Económica, El Naranjo et Tecolote qui, aux côtés de Nostra et CIDCLI, ont favorisé l’émergence de ce genre dans le paysage national.
Les documentaires se présentent, eux aussi, sous les formes les plus variées, et s’intéressent aux thèmes les plus divers. À côté des maisons d’édition internationales qui publient essentiellement des traductions, certains éditeurs mexicains se sont soucié de publier des documentaires s’intéressant aux spécificités du pays, liés à la vie quotidienne des enfants et favorisant le travail d’auteurs nationaux comme c’est le cas pour Tecolote, Artes de México, El Naranjo, Libros del Escarabajo, Serpentina et ADN.
Vitalité et fragilité du secteur
Des petites maisons d’édition se sont consacrées à combler les zones non-couvertes par l’édition de masse, en faisant connaître des propositions inhabituelles et de nouveaux concepts de lecture. C’est le cas de Petra et Tecolote, qui ont vu leurs innovations reconnues par des prix internationaux comme le Prix « Nouveaux Horizons » de la Foire de Bologne ; Almadía qui publie des romans un peu alternatifs, et Nostra qui explore les potentialités esthétiques du livre documentaire et revitalise le travail des auteurs d’albums mexicains.
L’État a sans aucun doute joué un rôle prépondérant dans l’impulsion donnée au livre pour enfants. La création de salons du livre, de concours soutenus par des organismes gouvernementaux et la mise en place de bibliothèques scolaires et de classe, qui se fournissent directement auprès des éditeurs, ont contribué au développement de ce secteur au sein du marché de l’édition.
Les auteurs et les illustrateurs y sont aussi pour quelque chose, notamment les illustrateurs, qui ont su s’organiser en association et proposer des nouvelles manières de s’adresser au public et au marché. De nombreux éditeurs se sont risqué à faire des propositions nouvelles, d’autres aussi maintiennent la vitalité de la tradition et on remarque également leur travail.
Si on les regarde de loin, la littérature et le livre de jeunesse mexicains sont en expansion, mais de près, on distingue quelques failles qu’il est important de ne pas perdre de vue afin de pouvoir y remédier. Il est nécessaire de promouvoir ce secteur au niveau international mais également à l’intérieur du pays : la critique littéraire spécialisée est quasiment inexistante – preuve en est que dans le « Dictionnaire critique de la littérature mexicaine (1955-2005) » de Christopher Domínguez Michael, publié en 2007 par le Fondo de Cultura Económica, il n’y a qu’une mention anecdotique à la littérature de jeunesse.
Le volume des publications répond, en grande partie, à la demande créée par le Programme National de Lecture, ce qui implique une dangereuse dépendance.
Souvent, les critères commerciaux l’emportent sur les critères de qualité, et la prescription scolaire est encore la forme prépondérante de vente des livres et d’incitation des enfants à la lecture.
Cependant, si l’on peut dresser un panorama du secteur et voir les chemins parcourus, ceux où l’on est actuellement et ce qui reste à découvrir, il existe un espace pour observer avec attention la littérature de jeunesse d’un pays dans lequel, il y a seulement trente ans, on ne publiait que deux livres pour enfants par an.