Par le passé, les relations éditoriales entre la France et le Mexique ont été solides et durables. Aujourd’hui, cependant, elles ne peuvent être comparées à celles qui nous unissent à des pays comme l’Espagne ou les États-Unis. Si nous considérons que l’acte de naissance du livre sur notre continent coïncide avec l’arrivée de l’imprimerie en Amérique, le premier lien avec la France remonte donc à cette époque. En effet, le Normand Pierre Ochart fut le troisième imprimeur de Nouvelle-Espagne. Né en 1531 à Rouen, il arriva dans le Nouveau Monde comme simple commerçant et épousa la fille de Juan Pablos, qui avait introduit l’art de la typographie en Amérique et ouvert sa propre imprimerie dans les années 1560, activité qui ne fit pas de lui un homme riche, mais qui lui vaudra bien des démêlés avec l’Inquisition.
Au XIXe siècle, la famille Bouret joua un rôle actif grâce à une librairie renommée qui proposait des œuvres en langue espagnole imprimées à Paris. Ce nom fut longtemps associé au monde de l’édition et de la librairie même si, dès le début du XXe siècle, la production éditoriale de la maison apparaissait sous le nom de « Veuve de Ch. Bouret ». Après un long déclin, l’entreprise prit le nom de Société d’édition et librairie franco-américaine dans les années 1920. Elle ne survécut pas plus de dix ans.
Il était une fois la France
Aujourd’hui, les noms de consonance française se font rares sur la scène éditoriale mexicaine. À l’exception de Larousse, qui dissémine ses dictionnaires aux quatre vents, et de Masson, à moindre échelle, les noms des colosses français du livre sont absents de notre pays, contrairement à Macmillan, McGraw-Hill, Random House, Pearson, Cambridge University Press, maisons qui jouent un rôle prépondérant sur le marché. Peut-être cette situation évoluera-t-elle lorsque le groupe Planeta décidera de publier la production d’Editis en langue espagnole. Toutefois, les auteurs français ainsi que certaines créations éditoriales nés au nord des Pyrénées sont incontournables dans les rayons des librairies mexicaines.
Les traductions des œuvres de Jules Verne et de Dumas sont disponibles dans des versions absolument fidèles ou un peu moins. Camus et Sartre figurent au panthéon des collèges les plus audacieux (et les plus snobs), Astérix illumine l’enfance des non-conformistes, Rimbaud et Baudelaire exaltent tous les styles d’adolescence, Bergson et Descartes continuent à nous confronter à la réalité – sans doute parce qu'au Mexique nous sommes convaincus du sum sans avoir besoin de pratiquer le cogito. Lévi-Strauss et Ricœur flânent sur les bancs des universités, Derrida et Barthes font des adeptes qui frisent l’autoparodie, Pennac et Bourdieu nous fournissent sans cesse les clés de la consommation culturelle.
Les petits volumes de l’héroïque collection « Que sais-je ? » sont disponibles partout, sous la forme de traductions officielles – comme celles de nombreux « Brevarios » du Fondo de cultura ecónomica – ou d’adaptations qui ne font pas honneur à leur version originale. Les volumes de la collection « Archivos », publiée par un ensemble d’institutions sous le patronage de l’Unesco, bien que difficiles à trouver, rendent clairement hommage à la « Bibliothèque de la Pléiade ». Le livre français fleurit donc dans les librairies mexicaines.
Il existe en outre une tradition fragile mais néanmoins importante de librairies spécialisées en littérature française. Entre 1944 et 1993, la Librairie Française, sur l’avenue Paseo de la Reforma – dont le tracé s’inspire de celui des Champs-Élysées –, attirait des peintres et des écrivains résolument francophiles tels qu’Octavio Paz ou Rufino Tamayo, faisant de ce lieu un véritable pôle d’activité culturelle au sein de la capitale mexicaine. Une Nouvelle Librairie Française voulut préserver cette tradition mais sa vie fut de courte durée (1993-1995). Jusqu’à une date récente, la Bouquinerie, librairie majestueuse qui comptait trois succursales, offrait au public, outre des délices littéraires, l’infinie gastronomie de l’Hexagone. À l’heure actuelle, alors que le commerce du livre entre France et Mexique est dans sa phase la moins dynamique, survit librairie Le Temps de Lire, dont le fonds est presque exclusivement constitué de méthodes de langues.
Permettez-moi maintenant d’honorer naïvement, en lointain collègue, quelques qualités de l’industrie éditoriale française. Je dis naïvement, car mes lecteurs pourront percevoir, non sans raison, comme des défauts ce qui paraît être de grandes vertus vu de l’autre côté de l’Atlantique. Dans de nombreux cas, celles-ci nous ont servi d’exemple et ont incité le monde du livre mexicain à progresser et à acquérir la dimension qui est la sienne dans les pays où la culture livresque est plus ancrée. Tout d’abord, les politiques qui encouragent l’exportation d’auteurs français sont dignes d’éloges. Comme nous le savons tous, il ne suffit pas de se montrer enthousiaste ou d’avoir une opinion favorable sur une œuvre pour qu’une maison d’édition décide de l’inclure dans son catalogue. La tyrannie du résultat prime souvent, si bien que la simple possibilité d’obtenir des subventions pour les droits d’auteur ou la traduction peut modifier la donne en faveur du livre subventionné.
Au Mexique, nombre d’éditeurs suivent de près l’actualité éditoriale française. Par chance, il est facile de se procurer des exemplaires du Magazine Littéraire ou de Lire. En outre, l’Institut français d’Amérique latine et l’Alliance française nous tiennent en permanence au courant de la production intellectuelle et artistique dans ce pays. Les aides bienvenues du ministère des Affaires étrangères constituent donc un argument de poids en faveur des choix éditoriaux. Le fait de comprendre que la diffusion de la culture nationale passe également – ou devrions-nous dire « surtout » ? – par des mécanismes simples et modestes est un modèle à suivre.
D’autre part, et bien qu’il n’ait pas encore été totalement mis en place, le système de prix unique au Mexique s’est toujours inspiré de la loi Lang. Les trois décennies « d’avance » qu’a l’édition française dans ce domaine constituent une source d’expériences qui permet d’éviter des erreurs et d’anticiper certaines retombées positives. De telles lois parlent, outre de la sensibilité des représentants du peuple, de la capacité d’un corps de métier à se doter des outils nécessaires à son exercice. Dans cette optique, la vitalité d’une revue professionnelle comme Livres Hebdo, l’existence d’une base de données telle qu’Electre, les appuis financiers destinés à assurer la bonne marche et l’amélioration des librairies indépendantes, l’action internationale du BIEF, les moyens de professionnalisation de ceux qui jouent un rôle dans la chaîne du livre sont déterminants.
Le Salon du livre de Paris sera l’occasion pour le grand public français de découvrir la littérature mexicaine. Espérons que le microcosme constitué des professionnels du livre mexicain se nourrisse dans le même temps des expériences de ses homologues.