Les éditeurs sont déjà au travail sur la partie avale de la révolution technologique en cours dans leur domaine de compétences et de commerce. La tâche n’est pas facile et il faut être bien averti ou bien chanceux pour parvenir à deviner quel standard de lecteur électronique l’emportera sur les autres, pour imaginer qui lira quoi et sur quoi dans les mois et les années qui viennent : écran d’ordinateur, téléviseur, e-book, téléphone portable, papier électronique souple ou bon vieux livre de poche ? Le plus probable étant que tout cela avancera en même temps, mais à quel pas ?
Il faut être vigilant pour savoir qui va prendre le contrôle de la distribution des textes numérisés (qui risque fort de valoir vite propriété) et comment le travail d’édition sera possible et rémunéré dans un contexte de diffusion globalisée. D’autant que les nouveaux futurs partenaires ne sont plus des distributeurs et des libraires complices, enchaînés comme maillons dans une même chaîne solidaire, mais bien des entités internationales d’énorme stature dont les moyens sont démesurés à l’échelle de l’édition mondiale. Discuter avec Google ne peut se comparer avec discuter avec Volumen ou le CDE.
Les éditeurs, en outre, doivent défendre les intérêts des auteurs qui leur ont cédé leurs droits et veiller à ce qu’ils ne soient pas lésés (ou simplement oubliés) dans la mutation technologique.
Les problèmes à affronter sont nombreux, complexes, hors de proportions, mais on a l’impression que les éditeurs sont au travail à hauteur de leurs moyens et de leurs inquiétudes.
Ce que l’on sent moins, en revanche, c’est la part réservée dans leurs réflexions à ce que cette révolution est en train d’opérer en amont sur la nature et la circulation du texte. Mesurent-ils vraiment à quel point l’écriture est en cours de transformation ? Sont-ils vraiment conscients du fait que ces outils électroniques génèrent des formes de circulation et des formes de textes qui risquent fort d’échapper à leur maîtrise ?
La diffusion sans filtre et sans évaluation sur la toile devrait logiquement les conduire à étudier comment ils peuvent reproduire, dans ce nouveau monde, le rôle essentiel d’évaluateur et de sélectionneur qui est le leur. Le grand savoir faire des éditeurs, la diversité de leurs approches seraient des biens précieux pour mettre un frein à la prolifération qui sera très vite le contraire même de la diffusion et l’étouffera sous son poids. Il est de l’intérêt de tous que les savoir-faire éditoriaux trouvent à s’appliquer à la diffusion électronique.
Il est d’autre part des transformations que les éditeurs se doivent de prendre en compte : ce sont celles qui affectent le texte et ses formes. L’explosion textuelle, l’immédiateté de la diffusion, les nouveaux modes de saisie génèrent de nouvelles formes de textes qui vont devenir les lieux d’une nouvelle excellence littéraire.
Déjà des écrivains professionnels ont élu domicile sur la toile pour tout ou partie de leur travail, des François Bon, des Elfriede Jelinek, des Jacques Jouet, des Hervé Le Tellier. Certains grands blogueurs sont des stars, même s’ils ne pensent plus au papier : Pierre Assouline et sa « République des livres », Agnès Giard et ses « 400 culs », cent autres. Si nombre de ces textes gardent uns structure classique qui pourrait être éditée sur papier, de plus expérimentaux innovent et s’adaptent davantage aux nouveaux supports : textes ultra brefs destinés aux écrans des téléphone, ou au contraire textes trop longs ou trop complexes pour entrer dans le format du livre. Jacques Roubaud met en ligne son anthologie du sonnet jugée trop copieuse et des branches de son récit autobiographique proliférant, jugé trop multicolore… De ces innombrables tentatives, il sortira forcément des pépites. Il serait dommage que l’édition ne s’en empare pas.
A défaut, elle risque fort de vieillir au même rythme que les formes qui ont fait sa fortune et sa gloire.