Editer : de l'individualité forte au conglomérat d'idées
Cette journée – qui a pu être organisée par le Bureau du Livre (Institut français de Londres) et l’Institut Goethe, grâce au fonds franco-allemand soutenu par les ministères des Affaires étrangères des deux pays – était originale dans sa réunion d’acteurs de l’édition de trois pays européens : Grande-Bretagne, Allemagne, France. Elle fut suivie par une soixantaine de participants : agents, éditeurs, institutionnels et journalistes.
Si le monde du livre dans chacun de ces pays est anciennement et intimement lié à sa culture, leur évolution depuis les 20 dernières années n’a pas été la même.
Les phénomènes de concentration, la présence importante de capitaux étrangers dans les structures financières des grands groupes, avec toutefois une plus grande présence des maisons familiales en Allemagne, le dynamisme des maisons indépendantes sont des points communs, mais l’abandon du Net Book Agreement au Royaume-Uni, à partir de 1995, y a entraîné un phénomène de best-sellarisation plus important que chez ses confrères européens.
Par ailleurs, tandis que la Grande-Bretagne fonctionne aujourd’hui dans une sorte d’autarcie, avec une production où les traductions ne représentent plus que 2%, les éditions française et allemande accueillent nombre d’auteurs étrangers et de langues différentes.
Enfin, les nouvelles technologies et les nouveaux supports questionnent partout les métiers autour du livre. Autant de thèmes qu’a articulés tout au long de cette rencontre le journaliste et critique littéraire de The Independent, Robert Hanks.
Le marché de l’édition britannique, dominé par de grosses chaînes de libraires, est fortement concurrentiel. Laura Barber, éditrice chez Portobello Books, a insisté sur la nécessité pour les petits éditeurs de se regrouper pour la négociation collective de remises face aux grands groupes et aux pratiques commerciales et promotionnelles des chaînes, pouvant aller jusqu’à faire payer l’éditeur pour une bonne visibilité de ses ouvrages !
« Les mentalités sont différentes en Grande-Bretagne », a-t-elle rappelé, réalité du marché du livre oblige : le rapport entre les nouveautés (70%) et les ouvrages de fonds (30%) y est inversement proportionnel à la France et à l’Allemagne.
Ralf Müller, directeur général de la maison Droemer Knaur, a constaté qu’en effet « il y a une grande marge de manœuvre en Allemagne, où les grands groupes acceptent d’être aussi découvreurs de nouveaux talents », cependant que Koukla MacLehose, scout international, allait dans le même sens en rappelant que les filiales d’un groupe comme Hachette partagent les services, mais gardent leur indépendance éditoriale.
Cette place laissée à l’indépendance en France était illustrée par Laure Leroy, la bienheureuse éditrice du dernier prix Médicis, Là où les tigres sont chez eux de
J.-M. Blas de Roblès, publié chez Zulma, qui ne jouait pas jusque-là dans la cour des grands. Exister, c’est être différent, pour reprendre le credo de l’éditrice, dans ses choix éditoriaux, graphiques et ses rapports avec les libraires.
Comme si, en France, tout était encore possible, ce que n’ont pas démenti les choix des jurés des différents prix de cet automne, couronnant des auteurs venus d’ailleurs.
Traduire : publier la différence
Pour les éditeurs anglais, dont la langue ouvre d’emblée sur un vaste monde, traduire est devenu un acte quasi militant. Christopher MacLehose, successivement directeur littéraire de Chatto & Windus, directeur d’Harvill Press puis de MacLehose Press, a toujours considéré son métier comme une mission : « Trouver les auteurs étrangers qui doivent absolument être traduits », ce qui semblait un acte naturel à la première vague d’éditeurs établis en Grande-Bretagne, qui étaient des réfugiés d’Europe. Laure Leroy fait remarquer, de son côté, que les éditeurs étrangers intéressés par le prix Médicis, un livre exigeant de plus de 700 pages, sont de petites ou moyennes maisons.
Il se pourrait que, dans cette passe difficile que traverse la traduction, le genre choisi joue un rôle d’« appel » – ainsi du roman policier (crime fiction), apprécié pas seulement pour ses intrigues, mais « parce qu’il est un reflet de la société dont il est issu », selon Christopher MacLehose.
La géographie de la traduction est aussi en évolution, et Koukla MacLehose s’est dite frappée par l’ouverture aux littératures du monde des éditeurs des pays de l’Est (Pologne et Roumanie particulièrement), des Chinois aussi, alors que les éditeurs canadiens sont favorables bien sûr à la diversité culturelle, pour autant qu’elle s’exprime en anglais. Particularité à ne pas oublier : « En France et en Allemagne, les éditeurs de littérature étrangère, eux, sont payés pour ça : lire ou faire lire des langues étrangères ».
Les défis du XXIe siècle pour la littérature : la légalité et la légitimité
La nouvelle génération des e-books, la multiplication de sites de publication sur le Net, le succès grandissant des librairies en ligne obligent à repenser les métiers et les concepts autour du livre.
On a fait le constat du succès grandissant du e-commerce et de son corollaire de perte des droits d’auteur, avec le déploiement d’un marché du livre d’occasion incontrôlable. Il ne s’est trouvé personne pour dire qu’il faut tourner le dos à toutes ces innovations, que seul le papier…, quoique… quoique… Hans Jürgen Balmes (directeur éditorial chez Fischer Verlag) a séduit son auditoire en faisant circuler dans la salle une édition ancienne d’un livre de Kipling, ornée d’un fer à dorer, et un e-book à l’aspect glacial, pour une comparaison dont il avait par avance décidé en faveur de quel objet elle tournerait. Katharina Hagena, auteur allemand pour la jeunesse, ne l’a pas contredit en parlant d’une « dénaturation de l’acte de lire » avec un reader.
En ce qui concerne la production directement en ligne, le débat a tourné autour de sa légitimité. Privée d’éditeurs, elle ne serait pas « qualifiée », pour certains, anarchique, faisant se côtoyer le pire et le meilleur pour d’autres, elle peut signifier que l’éditeur n’est plus indispensable, et qu’elle recèle de petits trésors d’inventivité qui échapperont à sa sagacité, comme le pense l’écrivain Paul Fournel, responsable du Bureau du Livre à Londres.
Jusqu’à envisager la disparition de ce métier, il y a plus d’un pas à franchir. En revanche, ce que cette journée n’a cessé de scander, c’est que ce sont les figures qui sont peut-être en train de disparaître. Celle de l’éditeur : « L’édition est plus anonyme […], nous sommes devenus une partie de l’édition mondialisée », comme le constate Christopher MacLehose.
Celle de l’auteur aussi, qui tend à perdre de son épaisseur : la non-disponibilité de certaines œuvres du fonds nuit à leur interprétation, comme l’a exposé Alain Absire, président de la Société des Gens de Lettres, venu représenter les auteurs – pour l’heure fragilisés par « une demande du public qui prime sur l’offre » et que seuls peuvent défendre, pour lui, les médiateurs éditeurs et libraires.
C’est sur ce point de « convergences d’inquiétudes » que s’est finalement centré le débat, avec le constat commun que les temps sont en train de changer…