Gilles Lapouge qui animait la conférence ayant pour thème « Pour une littérature vagabonde » :
« L’espace France n’a pas désempli… On se serait cru dans un pays francophone ».
« Il y avait beaucoup de livres, dans l’exposition internationale de Taipei. Il y avait beaucoup d’autres choses aussi : des rires de jeunes filles, des yeux allumés comme des lampions, des foules avides de culture, avides de visiter cette provisoire bibliothèque du monde, une fièvre légère sur tous les visages. J’ai fréquenté quelques fêtes du livre, de Paris à Rio de Janeiro. Celle de Taiwan sera pour moi l’une des plus belles.
L’espace France y était pour quelque chose. Riche et élégant, assez grand, il n’a pas désempli. Des grappes de lecteurs y défilaient. On se serait cru dans un pays francophone. Je ne vais pas citer tous ceux qui ont préparé l’évènement - Thierry Coste et Anthony Chaumuzeau, les délicieuses Tanli et Nancy, dix autres. Je voudrais à peine saluer Françoise Zylberberg, la libraire française de Taipei.
La veille, en son absence, j’avais visité sa librairie, Le Pigeonnier. J’en avais admiré la richesse, l’ordonnance et la simplicité. Le lendemain Françoise est venue au stand. Je l’ai tout de suite reconnue, franche, alerte, attentive à chacun et très gaie. Je me suis dit qu’il n’est pas bête de vivre dans l’amitié des bons livres.
J’ai été content de rencontrer Roland Brival dont j’avais lu les romans sans le rencontrer jamais. Et puis, il y avait Golo et François Place. Ils ont dédicacé leurs ouvrages. Les Taiwanais se massaient autour de leurs tables, réclamant une dédicace ou un dessin original. J’ai caressé le projet d’apprendre à dessiner pour faire de jolies dédicaces lors de mes prochaines foires. Quand j’ai contemplé mes premiers dessins, j’ai été découragé. Je resterai fidèle à la plume sergent-major et à mon encrier du temps jadis. Peu importe : grâce à Golo et à François Place, j’ai vérifié que les dessinateurs sont parfois des écrivains ».
Roland Brival qui participait à deux conférences avec des écrivains taiwanais : « Voyager autrement » avec Chung Wenyin et « L’insularité et le voyage » avec Syaman Rapongan .
« Des salons littéraires, j'en ai connus beaucoup. Mais l'expérience que je viens de vivre à Taipei restera sans doute mon plus beau souvenir de ces moments de rencontre entre un écrivain et un public de lecteurs. J'ai trouvé mille chemins de partage entre ces îles des Caraïbes dont j'étais venu leur parler et l'identité insulaire des Taïwanais. Au-delà des barrières linguistiques, s'imposait la même vision des peuples habités par l'immensité océanique et le souvenir de rituels ancestraux. Cette lecture de mes textes donnée en public en compagnie de deux musiciens taïwanais aura même suscité l'intérêt des éditeurs locaux en vue de la traduction en chinois de mon roman Biguine Blues (malheureusement épuisé). Dommage qu’il y ait si peu d’éditeurs français présents sur cette foire pour étendre l'influence de la culture française à ces nouveaux continents de lecteurs. Mais peut-être n'est-ce là que partie remise ? Je suis persuadé que cela ne saurait tarder. Taïwan est la porte ouverte sur une Asie pacifiée à laquelle nous devons croire. Merci à la librairie Le Pigeonnier, au BIEF et au Service culturel français d'avoir facilité ces échanges entre nos univers ».
Golo qui racontait « Comment je suis devenu bédéiste, mon expérience made in Taiwan » : « Je vais rester à Taiwan jusqu’aux élections présidentielles afin de réaliser un Made in Taiwan n°2 ».
« La première fois que je suis venu à Taipei, j’ai été surpris par le nombre de deux roues, mais ce qui m’a le plus touché, c’est l’hospitalité et l’extrême gentillesse des Taiwanais… Taipei est une ville moderne mais ce qu’il y a de bien c’est que ce n’est pas une simple copie des grandes villes occidentales… Travailler, investir, réussir, réclamer son indépendance et apprécier la vie me semble bien représenter la plupart des Taiwanais… Je vais rester à Taiwan jusqu’aux élections présidentielles afin de réaliser un Made in Taiwan n°2 ».
François Place qui rencontrait les lecteurs taiwanais : « Voir un de mes livres imprimé avec cette magnifique typographie alignant les idéogrammes, c’est tout simplement magique ».
« Arrivée à Taipei : temps gris, pluvieux, venteux, et de grands immeubles tristes depuis l’aéroport. Sorti du taxi, on file au TIBE, le salon du livre, pour écouter la conférence d’inauguration. Les Australiens sont à l’honneur. Je passe, d’ailleurs, devant une magnifique exposition de Shaun Tan, et j’aurai, un peu plus tard, l’occasion de lui dire mon admiration. Les stands sont encore en cours de montage. Ma tête aussi, mais c’est un effet du décalage horaire. Le repas du soir, avec l’équipe de China Times, est plus que chaleureux. J’ai l’impression d’être le cousin de la famille, un peu trop grand, un peu trop lent, sans doute, à pencher la tête de droite et de gauche chaque fois qu’on élève son verre, mais c’est le propre des cousins éloignés, on leur pardonne leurs paupières trop lourdes, il faut qu’ils s’acclimatent.
Ça va mieux, dès le lendemain, et ça ne traîne pas. Yi Chun, mon éditrice, a tout préparé : interviews, rencontres, une « tribune » pour le samedi, une interprète. Il y a aussi Dato, un tout jeune homme féru de mangas qui doit me servir de guide. Il veille sur moi comme une poule veille un canard, et deux choses le terrifient. Qu’il ne comprenne pas mon anglais. Que je ne comprenne pas son anglais. Il y aurait d’excellentes raisons à ce que les deux propositions se vérifient, mais, au final, on se débrouille chacun avec les morceaux du puzzle, et ça donne une conversation baroque, le genre de conversation que peuvent entretenir un palmipède et un gallinacée entre deux rangées de livres écrits en chinois.
Moi aussi, j’ai une petite expo, et le bonheur, la joie, l’ivresse de voir un de mes livres, le premier tome de l’Atlas des géographes d’Orbæ, imprimé avec cette magnifique typographie alignant les idéogrammes. C’est tout simplement magique. La mise en page, la couverture, c’est comme si je redécouvrais le livre, et qu’il renaissait dans un autre monde.
Jour après jour, j’ai pu goûter l’hospitalité, la gentillesse, le professionnalisme des gens de Taipei. Le dimanche, je suis allé au musée du palais national, puis à Danshui, au bord de la mer, avec YiChun, Azona et Dato. Même là, Yi Chun se montre concernée par le monde des livres. On visite à sa suite une petite librairie, une des rares librairies indépendantes, précise-t-elle. Elle n’y va pas pour vérifier si mon livre y est présent, mais pour « voir », pour se promener entre les rayons et le petit comptoir où on sert le thé ou le café. J'y trouve une magnifique BD éditée à compte d'auteur, un cadeau pour le fiston qui se lance dans le métier. Le jour de mon départ, elle m’apportera deux versions différentes de l’édition française, pour que je lui dise à partir de laquelle il faut étalonner les couleurs des deux prochains tomes. Cela, après avoir soigneusement essuyé la table du restaurant, où nous avons dégusté un assortiment de raviolis tous plus délicieux les uns que les autres.
Ce serait trop long de raconter ici toutes les émotions, tous les petits bonheurs de ce trop court séjour à Taipei. J’espère avoir l’occasion d’y retourner à nouveau. Pourtant, il faisait tout aussi gris, venteux, pluvieux, quand je suis reparti…
Mes remerciements vont à Willy et à Sally, de Casterman, à Yi Chun, Lynn Che, Azona, Dato, et toute l’équipe de China Times, à Françoise, la libraire, à Thierry, de l’Institut français, à Miao, la traductrice, à Golo, pour sa BD pleine d’esprit sur Taipei… »
René Viénet, directeur de la rédaction de la revue Monde Chinois, publiée par les Editions Choiseul, qui participait à une conférence sur la Chine, poursuit ici avec un point de vue sur « un aspect souvent mal compris en France de l'unité culturelle du monde chinois, même si "l'identité" (c’est-à-dire le particularisme) taiwanaise est une expression à la mode ».
Le Salon international du livre de Taipei (TIBE) n'est pas seulement un lieu évident et confortable pour rencontrer des éditeurs taiwanais, chez eux, dans leur non-négligeable marché pour l'édition francophone : le TIBE est également l'un des tremplins vers l'édition chinoise continentale. Ce paradoxe a une explication.
La Chine continentale reçoit chaque année 5 millions de Taiwanais. Près de 2 millions y sont installés à demeure. Ils y ont investi plus de 150 milliards d'euros dans plus de 300 000 entreprises, qui assurent, dit-on, plus du tiers des exportations chinoises. Ces Taiwanais reviennent régulièrement dans leur île. Leurs trajets seront encore plus fréquents lorsqu'en 2008 les liaisons aériennes au travers du détroit seront rationalisées : le vol direct Taipei - ShangHai prendra alors une heure. Près de 500 000 Taiwanais vivent à Shanghai. Nombre de livres (principalement dans les domaines de la littérature, des sciences humaines et de la technologie) qu'ils font venir de Taiwan, ou qu'ils emportent dans leurs bagages, trouvent leur chemin chez les éditeurs continentaux (via des packagers ou des entreprises privées), qui sont très attentifs à discerner les tendances dans ce "marché pilote de langue chinoise" de Taiwan.
Il faut rappeler que la langue chinoise est la même des deux côtés du Détroit de Formose : même si les caractères chinois sont simplifiés en Chine continentale, les caractères traditionnels (en usage à Taiwan) y sont lus sans problème par "le segment de la population chinoise qui lit des livres traduits" (du français, ou d'autres langues).
En Chine continentale, depuis l'adhésion à l'OMC, nombre des barrières ont sauté : les étrangers peuvent désormais ouvrir des librairies, ou gérer des stands dans les "ShuCheng", grandes librairies de plusieurs étages dont on connaît le succès dans les grandes villes. Les étrangers peuvent également y établir, acheter, gérer, des réseaux de distribution de livres, étrangers ou localement produits.
L'ultime verrou protectionniste de nature politique est, dans le secteur économique du livre, celui des maisons d'édition : elles sont en concurrence mais relèvent toutes d'une holding centrale dépendant du Parti communiste. Le souci du gouvernement est de contrôler le contenu des ouvrages publiés, mais en même temps de se délester des entreprises d’État. Cela implique toutefois un contrôle politique maintenu, comme pour les chaînes de télévision câblées, la production cinématographique, etc., mais les entreprises d'édition - à terme - bénéficieront d'une liberté d'entreprendre identique à celle des autres secteurs.
Nombre d'éditeurs taiwanais, en attendant que ce verrou saute, ont créé des partenariats pour s'implanter chez les meilleurs éditeurs chinois (c’est le cas de Locus Publishing). Cette présence revêt plusieurs formes. La plus élémentaire étant que l'éditeur taiwanais rémunère le "permis" relatif à un titre de livre étranger, puis laisse son partenaire continental gérer l'aspect administratif, tout en essayant de bien contrôler la chaîne de fabrication sous-traitée, et ses coûts, de comprendre les "trous noirs" dans la distribution, c’est-à-dire de limiter les dégâts du piratage [tous ceux qui ont voyagé en Chine ont discerné le marché parallèle, gigantesque, des livres piratés, aussi important que celui des DVD piratés].
Que vont devenir les éditeurs continentaux ? Leur privatisation est inéluctable pour un grand nombre d'entre eux. Elle est souhaitée par les cadres de ces maisons d'édition - qui en deviendront actionnaires et entreprendront un processus de restructuration. C'est une opportunité pour l'édition française en termes d'investissements - pour ceux qui en ont les moyens financiers et humains. Mais également pour les éditeurs français souhaitant seulement céder des droits de traduction en langue chinoise et qui restent encore perplexes devant la complexité d’un système qui, même s’il s’ouvre à l’économie de marché, reste encore étroitement contrôlé par l’Etat.
Devant ces incertaines perspectives chinoises, quel rail préconiser aux éditeurs français ?
Implanter en Chine des jeunes cadres européens parlant bien chinois est indispensable. Recruter localement des cadres chinois bilingues est une autre priorité. Mais s'adosser à un partenaire taiwanais est une voie peu coûteuse, logique, facile, pour explorer un avenir que les Taiwanais de toutes disciplines lisent mieux que les Européens depuis une vingtaine d'années, et qu'ils pratiquent avantageusement.
Ensuite se posera le problème fondamental : la qualité des traductions à partir de la langue française...
Françoise Cheix, médecin, membre du GEM (groupement des écrivains médecins), l’auteur d’un recueil de poèmes intitulé Oisans Taiwan, a relevé lors de la foire des voix qui parlaient de « Dans le bruit du Taipei World Trade Center, on parlait de participer à la construction d'un monde moins dur, avec comme seule arme l’écriture ».
« Découverte d'un continent, d'un nouveau monde dont aucun géographe n'a dressé la carte. Ce n'est pas d'une carte dont on a besoin pour pénétrer dans ce monde où surgit l’inattendu, ce monde où l’étrange, l'étranger sont reconnus.
Dans l’agitation et le bruit du Taipei World Trade CenterMon souhait est que ces voix soient de plus en plus nombreuses et qu'elles résonnent bien au delà du TIBE »., dans ce grand marché, des gens ont osé parler des petites choses de la vie d'ici et de là-bas, d’émotion, de dignité et même de participer à la construction d'un monde moins dur, avec comme seule arme l’écriture.